Jay Alansky

Musicien, auteur-compositeur (il a notamment travaillé avec Marie-France, Lio, Jil Caplan, Alain Chamfort, Les Innocents, Julien Clerc, etc.), producteur et interprète, Jay Alansky dispose d’une palette créative incroyablement diversifiée. Il est connu pour être le membre fondateur des Beautiful Losers et l’initiateur de nombreux projets électroniques (dont A Reminiscent Drive). Il exerce aussi ses talents dans le domaine des clips et de la photographie, où son travail est largement apprécié. Et, cerise sur le gâteau, il ne manque pas d’encre dans son stylo, comme il l’a déjà prouvé en 2015 avec un premier roman intitulé Hermine et le vieux jeune homme (L’Harmattan). Aujourd’hui, Jay nous revient avec un ouvrage d’une belle singularité : Le monde est un reproche. Il y relève un pari risqué – mais qu’il réussit impeccablement : entrer dans un « Je(u) » féminin et vivre une traversée de vie de femme, avec toute l’incroyable densité émotionnelle spécifique que cela implique. L’aventure romanesque est d’autant plus exaltante que ce « Je » de femme dans lequel Jay se coule est à multiples facettes, entre enfance écorchée et amours saphiques qui évitent tout cliché, sans jamais verser dans la vision masculine, parfois caricaturale, du lesbianisme. Pas question non plus de fantasme rebattu. Ici on entre de plain-pied dans « l’incandescence, le feu qui blesse et qui réclame ».

La vie de Sylvia – à laquelle le lecteur s’attache presque tout de suite – est une sorte d’embarcation constamment confrontée aux grands vents et à un océan d’attentes belles comme des rêves d’adultes qui n’ont pas connu d’enfance. Entendons par là : une « vraie » enfance, avec de l’amour en pagaille pour s’en faire des réserves et venir y puiser plus tard, en cas d’avanie.

« Je sentis les limites de leurs regards et de leurs cœurs », dit Sylvia à propos de ses parents. « Je me vis, assise entre eux deux, passive et atterrée, et c’était comme mourir à cette famille. »

« Syl » connaît ainsi toutes les avanies, justement, mais n’a pas de stock de tendresse où se sustenter. Elle est à la merci des drames de la vie – son père meurt brûlé vif, sa mère ne donne plus jamais aucun signe d’existence – et elle entre bientôt dans une « maison de fous » où les pensionnaires sont « seuls, engourdis, perdus entre deux mondes ». Elle y connaît une « attirance irrépressible » pour Anny, qu’elle « attendai[t]sans le savoir » : « J’ai ressenti une joie qui m’était jusque-là étrangère. Je n’étais plus seule à présent. » Du moins l’espère-t-elle en cet instant de l’histoire – car c’est bien le roman de la solitude que Jay Alansky nous offre avec générosité et grand style. « On tient à son malheur d’abord, et quand on finit par essayer de l’abandonner, galeux comme un chien, croyant s’en être débarrassé, surprise, il est toujours là, collant, gluant, et la vie devient cette longue suite d’actes, de gestes répétés et cotonneux, à l’encontre de soi. »

Sylvia a en elle une part de chacu-n-e d’entre nous – et c’est toute la force de cet ouvrage qui nous happe et nous étreint presque malgré nous, quels que soient notre sexe, notre origine et nos inclinations. Elle a lu tant de livres qu’elle est capable de nous englober en elle comme ses personnages aimés, et finalement c’est à travers elle que nous examinons, étonnés, nos propres désirs.

Jay Alansky est un magicien de la musique et des mots – j’ajoute qu’il sait créer de l’émotion poétique et fulgurante, à mains nues mais sans pathos, ce qui somme toute n’est plus aussi courant que cela.

Jay Alansky, à quel moment de votre vie d’artiste avez-vous commencé à vouloir entrer en littérature ? L’avez-vous décidé ? Pouvez-vous nous raconter quelle sorte d’étincelle a provoqué en vous le désir d’écrire votre premier roman, publié en 2015, Hermine et le vieux jeune homme ?

 J’ai écrit un grand nombre de chansons, un premier livre, au milieu des années 90, qui n’est jamais sorti (Carnets fétiches), et puis il y a eu une série de quatre films (Les stations du Ciel) où les dialogues avaient une très grande importance. Mais je crois qu’en fait, je n’ai pas décidé quoi que ce soit, cela s’est imposé à moi, très violemment, comme tout ce que j’entreprends d’ailleurs, c’était d’une nécessité absolue. Il « fallait » que j’écrive Hermine et le vieux jeune homme, que je raconte cette histoire. Comment faire autrement ? Des choses passent à travers nous, et il faut les restituer, le mieux possible.

C’est déjà l’histoire d’une solitude, d’un rejet. Il y a tous les thèmes que l’on retrouve dans Le monde est un reproche. La création, la mise à l’écart, la sexualité, la cruauté du monde, le feu de la vie, la joie et l’éblouissement de la découverte de l’autre.

Sans vouloir vous demander quelle est la part autobiographique dans votre nouveau livre Le monde est un reproche, pourriez-vous simplement nous expliquer comment vous est venue l’idée de créer ce fascinant personnage qu’est Sylvia ?

 Je voulais raconter une histoire de « haute solitude ». Sylvia vit dans un abandon, un isolement total, psychique, affectif, matériel ; et c’est quelque chose que je connais. L’indifférence, les promesses non tenues, les trahisons. On ne se figure jamais vraiment comme certaines personnes peuvent être seules. Mais Sylvia est vivante, elle brûle, et sa médiumnité, cette façon de « voir » des choses que d’autres ne voient pas, lui offrent un rapport, une connexion particulière au monde, et aussi une force, une patience indestructible. Sylvia est une guerrière, elle « sait » que le moment viendra, que la « grande lumière » balayera tout, mais le chemin est incroyablement ardu pour y parvenir. Sa vie est une longue initiation douloureuse.

Entrer dans la peau d’une femme, de surcroît à la première personne, relève de toute évidence d’un choix romanesque délibéré et travaillé. Qu’avez-vous cherché à vivre – et à faire vivre au lecteur – au-travers de cette expérience à la fois stylistique et intime ?

 Je me suis demandé quand j’ai commencé à écrire : « Ai-je le droit de parler au nom d’une femme ? » Et puis, très vite, je ne me suis plus posé la question, j’étais tellement devenu « elle » (qui est beaucoup moi aussi !). Mais il fallait que chaque mot soit parfaitement juste, pas de demi-mesure. Des mots naît la chair.

Il y a eu huit ou neuf versions du livre, avant la définitive, et  j’ai cru que cela ne finirait jamais. Il y a un passage sur l’importance de la ponctuation, c’est ce que j’ai traversé en chassant, obstinément, le superflu, le « fleuri », en ouvrant ou fermant des portes avec les points-virgules, les tirets, les parenthèses, « le rythme devait épouser le sens ». Je voulais que chaque phrase tombe comme un couperet, qu’elle soit définitive.

Vous portez un regard très spécifique sur les relations sexuelles et amoureuses entre femmes, qui sont décrites ici dans leurs dimensions parfois violentes, en tout cas hors de tout stéréotype ou idées préconçues. Qu’avez-vous cherché à retranscrire dans ce domaine ?

La sexualité est déjà très présente dans Hermine et le vieux jeune homme. C’est compliqué, car, là aussi il faut trouver le point d’entrée exact pour l’évoquer. Au fond, cela continue à faire peur, cet espace qui s’ouvre. C’est pour moi un terrain d’exploration de soi infini, je pense qu’il faut presque une vie pour comprendre sa sexualité, la toile symbolique que cela tisse en nous. C’est très cérébral aussi ; le plaisir est important mais la priorité, pour moi, c’est « l’état » dans lequel cela transporte, les possibilités de compréhension de soi-même que cela induit, et la liberté (ou pas) qui en découle. Sylvia a une relation très violente au monde, sa sexualité en est le reflet, impossible d’en faire l’économie.

« Elle avait la puissance du feu », dit-elle en parlant d’une femme qu’elle rencontre. Mais pour moi, l’enfance n’est jamais loin. La construction du Monde est un reproche est un va-et-vient entre l’âge adulte, l’adolescence, la petite enfance. Tout est « en même temps » d’une certaine manière, tout se mélange dans la tête de Sylvia, les émotions et les visions se bousculent, elle ne se protège jamais, elle prend tout de plein fouet. Elle a une foi inaliénable et c’est pour ça qu’elle souffre.

« Je suis étonnée de constater comme les choses du passé nous restent en grossiers bouquets formés par les années et laissent peu d’espace à un détail ou à un autre », dit Sylvia. Est-ce que Jay Alansky partage aussi cet avis, à savoir que la mémoire « réajuste » sans cesse les « formes » du réel « au gré des nécessités », et qu’il n’y a au fond aucune vérité du passé ?

Je pense qu’on est tous différents, et que notre rapport au temps est totalement personnel. Dans mon précédent livre, le narrateur visite l’appartement où Proust a écrit une partie de La Recherche, boulevard Haussmann. C’est quelque chose que j’ai vécu ; je me suis retrouvé là, un après-midi, très ému, près du lit où Marcel Proust passait ses journées et ses nuits. Le lendemain, il y avait une photo dans Le Parisien où l’on me voit, seul, dans un coin de la chambre de Proust, debout, comme un spectre. Je trouve cette histoire étrange. Qui était le fantôme ? Le narrateur écrit : « (…) et je pense que c’est de cet incommensurable geste que Proust est mort : se souvenir. »

Sylvia a parfois « une impossibilité physique à retourner en arrière (…) là où quelque chose ne cesse de mourir » ; en même temps, pour quelqu’un qui « voit », pour un médium, le passé, le présent, l’avenir, c’est la même chose, le temps linéaire n’existe pas, le temps est vertical.

Propos recueillis par Martine Roffinella

Le monde est un reproche,
éditions de L’Harmattan, 14,50 euros.