Pour son nouveau roman, (quatre ans après Carnaval, le premier), Manuel Blanc se glisse dans la peau d’une trentenaire, Virginie, danseuse de « pole dance ». Son héroïne, femme indépendante, blessée, à la recherche de son identité… est indéniablement très attachante. On suit les péripéties de sa vie tumultueuse avec délectation et bienveillance.

Il était grand temps pour Genres de rencontrer ce garçon révélé au cinéma grâce à André Téchiné, dans J’embrasse pas, (en 1991) et qui depuis, s’éloigne irrésistiblement des sentiers battus !

Hugues Demeusy : Dans ce nouveau roman, tu as pris le parti périlleux de dire « je » en « usurpant » le sexe de ton héroïne, Virginie. Pourquoi ce choix et quelles sont les barrières que tu as du franchir pour y parvenir ?

Manuel Blanc : C’est mystérieux ce choix en un sens, et l’écriture est toujours pour moi une quête, c’était un vrai challenge et cela m’a pris trois ans avant de plonger dans l’intimité de cette femme. J’ai commencé à écrire un premier texte où je restais trop à distance, je ne me sentais pas tout à faut légitime en quelque sorte, d’assumer complètement ce « je » féminin. Un autre personnage masculin était très présent, aussi important que Virginie ; j’avais deux livres en un, et cela m’empêchait de plonger vraiment avec Virginie, de l’accompagner dans ses questionnements intimes, sa sexualité.

Ton rôle de transsexuel dans le film d’Antony Hickling Where Horses go to die t’y a t-il préparé ?

Comme interprète, en tant qu’acteur, je me pose toujours cette question de la légitimité… je dois être le meilleur avocat de mon personnage. Avec cette nouvelle aventure d’écriture, cela m’a pris du temps, et puis à la même époque, Antony Hickling m’a proposé un rôle de transsexuel dans son film. En m’y préparant, je tournais autour de cette question du féminin : comment ne pas être caricatural, faire tomber des barrières de pudeur, et une amie comédienne m’a aidé à me préparer, à m’épiler entièrement le corps. A partir de ce moment là, la question du féminin, pour le jeu, est passé sur le plan du ressenti, des sensations, le frottement du tissu sur ma peau épilée, des sensations nouvelles pour moi. Puis on s’est amusés, on a passé une après midi ensemble et mes barrières sont tombées. Quand je suis revenu au roman, trois semaines plus tard, ça n’a pas été la clé de tout le livre, mais comme je m’étais énormément amusé autour de cette question, ça a sûrement débloqué quelques chose aussi sur le terrain de l’écriture, je ne me suis plus mis aucune barrière avec Virginie, dans ses rapports amoureux, très intimes. C’est intéressant, car j’ai l’impression de faire corps avec mon personnage, et l’écriture a une dimension performative avec ce roman-là.
Mais c’est bien un roman ! J’aime la fiction parce que c’est un terrain d’expérimentation où je ne suis pas dans le contrôle, je fais confiance à mes personnages, dans le cadre d’une histoire définie, et je les laisse me guider. Je n’ai pas la prétention de transgresser quoi que ce soit, mais d’aller loin dans toutes les questions de mes personnages, de prendre des risques avec eux, ça oui, et de les accompagner dans leur quête.

Je suis très touché de voir que des lectrices sont troublées par les chapitres intimes, elles croient à Virginie, à ses doutes, à son trouble, et se demandent comment j’ai pu écrire cela étant un homme…

L’intrigue se situe dans le milieu de la « pole dance ». Comment as tu abordé cette discipline ?

Ma première idée était un personnage féminin, ayant une profession autour du corps. Je voulais parler de la mémoire du corps, ce qu’il porte comme héritage, que nous ignorons, et qui remonte très loin dans le temps et dans notre généalogie. La pole dance s’est imposée, comme un moyen pour mon héroïne de reprendre le pouvoir sur sa vie, pour échapper à un homme, à une relation devenue toxique pour elle, en s’exhibant, en provocant les hommes soir après soir, dans des clubs de strip-tease ou des soirées privées. Je ne me suis que peu documenté sur la pole dance. J’ai interviewé une comédienne qui pratiquait cette discipline, alors que j’avais déjà bien entamé l’écriture, et il s’est trouvé que les raisons pour lesquelles elle s’était mise a danser autour de la barre, ressemblaient étrangement à celles de Virginie : une frustration dans une relation avec un homme.Elle s’était donc mise à danser pour faire respirer son corps, reprendre confiance en elle et régler son compte avec cet homme, presque comme mon héroïne !
J’aime aller voir des performances d’artistes, et certaines m’ont inspiré certains passages dans des clubs. Je crois au « lâcher-prise » et j’aime décoller du réel, en laissant parler mon inconscient.

Dans Carnaval, ton premier roman, le héros était à la recherche de son compagnon, ici, sans déflorer l’intrigue, Virginie va partir retrouver son père… Et toi, que poursuis tu ?

Oui, mes personnages sont toujours en quête de quelque chose, et chaque nouvelle aventure d’écriture est une quête.
La question du « double » me poursuit depuis toujours, peut-être un frère ou une soeur sommeille-t-il. (elle) quelque part en moi ? Qui sait..
Mon premier rôle au théâtre était l’un des deux jumeaux du Grand cahier, d’Agotha Kristof, adapté pour le théâtre en 1990/91… était-ce un signe prémonitoire ?
Ce frère qui surgit dans la vie de Virginie, alors qu’elle a été élevée par sa mère et sa marraine, a grandi en l’absence de présence masculine, ça ne peut absolument pas être un hasard : les hommes de sa généalogie ont toujours eu cette fâcheuse coutume de disparaître. Son propre père s’est envolé avant sa naissance, et son arrière grand-père et son grand-père ont également disparu, dans des circonstances plus tragiques…
Avec ce double masculin qui s’incarne peu à peu, forcément, c’est une relecture complète de sa vie qui commence : si ce frère avait été là, si elle ne l’avait pas avalé dans le ventre de sa mère, sa vie aurait sûrement été différente, sa relation avec sa mère moins fusionnelle… et peut être faisait-elle peur aux hommes qu’elle rencontrait jusqu’à présent, traquant en chacun d’eux ce double, cet autre, son père ?

Tu excelles dans la description de situations, de personnages, de rebondissements hors du commun ?

Le quotidien de cette femme que je décris, ces décors  dans lesquels elle évolue lui permettent aussi de mettre en scène ses questions d’identité, liées au double, le masculin et le féminin.
Je suis acteur également, et j’aime mettre mes personnages dans des décors qui vont les révéler à eux-mêmes.
J’écris autour de corps qui cherchent à négocier avec le monde autour d’eux, l’espace qui les entoure, et qui font comme ils peuvent…
Il y une certaine géométrie dans l’écriture de ces corps sur la page blanche, comme un jeu d’équilibriste…
Mes personnages sont toujours liés par un fil invisible dans ces décors-là, qui vont les aider, ou pas, dans leurs relations.

Donc tes différentes expériences cinématographiques nourrissent  ton écriture ?

Il est clair que pour ce processus bien particulier, l’écriture de ce roman, mes expériences cinématographiques ont nourri mon écriture, mais comment en aurait-il pu être autrement ?
Et l’inverse est vrai aussi, car l’écriture a ce pouvoir de changer le regard.
Quand je passe plusieurs semaines ou mois à écrire, sans jouer, si je me retrouve sur un plateau de tournage, ou sur une scène, mon regard a changé, l’écriture me régénère et me rend plus disponible pour le jeu aussi.
Mais c’est un fait aujourd’hui, je passe de plus en plus de temps à écrire, et mon désir d’écriture est encore plus fort après ce deuxième roman.

Les corps électriques,
Manuel Blanc
Editions de l’Observatoire

Photo principale : Hannah Assouline pour les Editions de l’Observatoire