Rungano Nyoni est une réalisatrice zambienne, exilée au Pays de Galles à l’âge de neuf ans. Depuis, son court-métrage Listen a été nommé aux Oscars, et son premier long-métrage de fiction I am Not A Witch, sélectionné pour la Quinzaine des Réalisateurs du Festival de Cannes 2017. Shula, le personnage principal, zambienne, est âgée de neuf ans elle aussi. Comme une métaphore du propre parcours de la réalisatrice, Shula est accusée de sorcellerie car une jeune femme tombe avec son pot à eau, pendant que la petite fille la fixe du regard. Les yeux comme la caméra, dans un pays où les femmes réalisatrices doivent peiner à exister, dans un monde où le machisme persiste encore comme ailleurs. Shula est orpheline et taciturne. Elle se retrouve jugée par le village, tribunal présidé par une sorte de policière, puis enfermée dans un camp… de sorcières. Mais le film, s’il dénonce bien évidemment en filigrane ce traitement inhumain, ressemble plus à une fable subtile qu’à une satire affichée du système. Shula rejoint donc un groupe de sorcières attachées à un grand ruban sur bobine géante. Chacune est reliée à son propre ruban et à sa propre bobine. On lui explique que si elle rompt ce ruban, elle se transformera en chèvre. La question « Vaut-il mieux vivre en humain prisonnier ou en chèvre libre ? » se pose alors.

Ce film est d’une sublime poésie. Et on se demanderait presque parfois s’il s’agit d’un documentaire, tant le jeu des acteurs est naturel et la réalisation fluide. Les images sont d’une beauté à couper le souffle, dans leurs compositions oniriques, tout en simplicité et en humilité. Ce qui m’a beaucoup touché, c’est le fait que certaines personnes, parce qu’elles sont différentes de la majorité, se retrouvent exclues du groupe, voire maltraitées. La réalisatrice ne manque pas d’humour non plus, quand elle raconte que les sorcières sont aussi respectées et craintes, servant même parfois d’intermédiaires prophétiques ou de simples marionnettes – à vous de juger – pour désigner les coupables de certains crimes ou délits. Et certains hauts notables font souvent appel à elles pour prendre de graves décisions. Cela n’est pas si loin de nous, quand on se souvient que François Mitterrand avait sa voyante attitrée, Elizabeth Tessier. Bref, à chaque société ses dérives, ou pas.

Mais j’espère que ce film fera avancer la cause des femmes en général. Car dans ce camp, on n’y trouve que des sorcières, et non des sorciers. Les sorciers, eux, restent en liberté. Et si la sorcière était en réalité la femme libre ? Et ces femmes sont non seulement prisonnières, mais exploitées dans des tâches difficiles, comme la récolte, ou plus folkloriques comme la sorcellerie sur commande. Enfin, les touristes peuvent bien sûr visiter ces camps, contre un ticket d’entrée. Et l’on ne parle pas d’abus sexuels éventuels des autorités, que l’on peut aisément deviner.

En ces temps où la parole de la femme se libère, je dédie donc cet article à toutes les femmes, celles qui parlent comme celles qui gardent le silence.

I am not a witch,
Film de Rungano Nyoni
Sortie initiale au cinéma le 25 mai 2017, toujours à l’affiche dans certains cinémas.