Dans Fraternelle Mélancolie, Stéphane Lambert explore l’amitié qui unit deux grands écrivains américains, Herman Melville, et Nathaniel Hawthorne. Il décrit et imagine les  stigmates d’une passion tumultueuse… Cela se déroule au milieu du 19ème siècle… Alors « outing » ou pas ? Stéphane Lambert nous donne les clés ici !

Hugues Demeusy : Comment et quand as-tu rencontré Melville et Hawthorne et pourquoi leur relation t’a interpellé au point d’y consacrer un livre ?

Stéphane Lambert

Stéphane Lambert : Quand j’avais une vingtaine d’années, j’ai longtemps gardé sur ma table de chevet l’épais volume de Moby Dick, qui est devenu ce qu’on appelle un livre culte, sans réussir à m’y mettre. L’idée de la chasse à la baleine me rebutait. En réalité, Moby Dick est tout sauf un hymne à la chasse à la baleine, c’est un roman de dimension mythique, qui place l’homme face aux grandes questions de l’humanité. Or Moby Dick est dédié à Hawthorne, que je ne connaissais pas. Quand j’ai enfin lu le roman de Melville, je me suis empressé de lire La lettre écarlate de Hawthorne, un classique que tous les Américains ont dû lire à l’école. Non seulement j’ai été emballé par la modernité de la narration de Hawthorne, qui avait quelque chose de très cinématographique, mais en plus j’ai découvert par la préface de Julien Green l’histoire de son amitié avec Melville. Tout de suite cette relation entre deux grands écrivains au milieu du 19e siècle m’a fasciné. J’imaginais le jeune et turbulent Melville séduit par la beauté presque angélique du froid Hawthorne, le côté hors cadre de cette attraction entre deux hommes me plaisait aussi. Il y avait une grande part de fantasme dans l’idée que je me faisais de leur histoire, cela représentait une forme d’amitié idéale à laquelle j’aspirais. Les livres partent souvent d’une idée fausse, ou approximative, qu’il s’agit de rectifier ou d’ajuster en les écrivant. En plus, je dois reconnaître que je m’identifiais beaucoup à la personnalité complexe de Hawthorne, qui ne parvenait pas à exprimer et vivre ses désirs. Je sentais qu’il y avait la matière d’un livre, mais cela a pris plus de quinze ans à mûrir. Entre temps j’ai continué à approfondir ma connaissance de l’oeuvre des deux écrivains. Hawthorne prenait de plus en plus de place dans ma vie, j’ai même baptisé le narrateur de deux de mes romans du prénom de Nathaniel. C’est souvent comme cela que je fonctionne : je chemine vers un sujet sans le formaliser, et un jour je m’en retrouve si imprégné qu’il n’y a plus d’autre choix que d’écrire le livre.

Comment expliques-tu que si l’un est lu en France, Hawthorne quant à lui, est totalement méconnu ?

Je crois que cela tient à deux raisons principales. D’une part, Hawthorne n’a pas bénéficié en France comme Melville d’un admirateur du prestige de Giono pour y asseoir sa réputation. On sait par exemple combien Baudelaire a été déterminant dans le culte français de Poe. D’autre part, la perception de l’oeuvre de Hawthorne en France repose sur un malentendu qui joue en sa défaveur. Il est perçu comme un écrivain puritain, alors que sa démarche littéraire visait justement à s’affranchir du puritanisme et que son oeuvre se situe dans une ambiguïté prêtant à de multiples interprétations. Comme Melville, il a sondé les zones troubles et sombres de l’homme, mais il l’a fait en évoquant des épisodes de la colonisation en Nouvelle Angleterre, ce qui a eu pour conséquence de l’assimiler à un simple conteur de l’histoire américaine. L’un de mes objectifs en écrivant ce livre était justement de proposer un regard européen sur l’oeuvre de Hawthorne afin de mettre en évidence son universalité. C’est d’ailleurs l’un des aspects les plus fascinants de la relation avec Melville. Elle intervient précisément au moment où celui-ci est en train d’écrire Moby Dick. Tous les spécialistes s’accordent pour dire que ce lien a eu une incidence sur l’ampleur qu’a prise le roman de Melville. De la même manière, son Bartleby est dans la lignée du personnage de Wakefield créé par Hawthorne. Borgès, qui est loin d’être un lecteur complaisant, fait de Hawthorne pas moins qu’un précurseur de Kafka. Et je ne suis pas le seul aujourd’hui à vouloir revaloriser Hawthorne. Le grand metteur en scène italien Romeo Castellucci est fasciné par sa nouvelle Le voile noir dont il a tiré une impressionnante adaptation théâtrale avec Willem Dafoe.

Tu établis un parallèle entre la relation qui unit les deux écrivains et une rencontre que tu vis ? Pourquoi ?

On n’écrit jamais sur un sujet qui n’a pas de résonance avec ce que l’on vit, intérieurement du moins. A partir de là, cela m’intéresse de chercher à comprendre en quoi un sujet m’interpelle, pourquoi une telle histoire me fascine, et d’intégrer cette interrogation au livre, au point d’en faire même l’un de ses enjeux. Il ne s’agit nullement d’exhibitionnisme, parler de soi demande au contraire de redoubler d’exigence quant à la mise en forme. Je ne crois plus à l’artificialité du roman qui donne l’illusion qu’il n’y a personne derrière l’écriture d’un livre, je pense que c’est justement l’intensité du lien que l’on a avec le sujet d’un livre qui en accroît sa nécessité et sa valeur. On n’en est plus à l’époque de la sainte orthodoxie littéraire qui établissait une frontière étanche entre le contenu d’un roman et la vie de son auteur. À quelques moments du récit, je fais simplement le geste de retourner le miroir vers ce que je vis. Cela apporte un trouble, une porosité entre imaginaire et réalité, j’espère même que cela permet d’ouvrir, d’élargir le propos du livre. Car il y a une autre raison, peut-être encore plus importante, et qui découle de ce que je viens de dire. Je ne crois pas que les livres soient séparés de la vie, de même je ne crois pas que les grands écrivains soient des êtres à part. Je crois justement que les grands écrivains sont peut-être les êtres qui pénètrent le plus l’essence de la vie. C’est en cela qu’ils nous touchent. Dès lors je n’ai pas voulu enfermer Melville et Hawthorne dans une cage opaque comme on le ferait avec des spécimens rares. Nous faisons partie de la même communauté humaine, et les livres sont le lieu où se rejoint ce que l’on a de commun. Évoquer ma propre histoire en parallèle à celle de ces deux illustres morts permettait d’approcher davantage les vivants qu’ils ont été.

Au-delà de la relation ambiguë entre Melville et Hawthorne, tu interroges la difficulté d’être écrivain…

En explorant l’amitié de deux écrivains, j’aborde par la même occasion la réalité de l’écriture dans son quotidien, avec ses difficultés effectivement. Comme je l’ai déjà dit, cette relation entre Melville et Hawthorne concorde avec l’écriture de Moby Dick. C’était donc passionnant d’envisager comment ce qu’on vit influe sur ce qu’on écrit, et inversement d’ailleurs aussi. J’aime beaucoup l’idée que l’amitié ou l’admiration que l’on éprouve pour un autre créateur permette d’éclairer et d’affirmer sa propre voie de création. Dès lors, étant moi-même écrivain, écrivant sur deux autres écrivains, et rencontrant aussi des difficultés dans mon processus d’écriture, je trouvais cela cohérent de mettre en scène mes propres difficultés dans le récit. Car mon livre est un livre autant sur l’amitié que sur la création. D’une certaine manière, toute oeuvre est le fruit d’une crise qu’on est parvenu à surmonter. C’est une drôle de vie quand même que celle de l’écriture : partir à la rencontre de l’autre par le travail le plus solitaire qui soit ! Dans Fraternelle mélancolie, l’exemple de Melville a été une source de grand réconfort. C’est quelqu’un qui, très tôt dans son parcours, a connu la désillusion et le deuil de ses plus chères espérances. A partir de Moby Dick, sa vie a basculé dans l’échec. Il a non seulement réussi à y survivre mais aussi à en tirer la matière d’oeuvres aussi essentielles que Bartleby et Billy Bud, et à se hisser vers une forme de sagesse, une sorte de détachement victorieux.

Fraternelle mélancolie,
Stéphane Lambert
Arléa