Mercredi 18 mars 1987, 16 heures. Gérard Vappereau, directeur de publication du magazine, reçoit une lettre recommandée à en-tête du ministère de l’Intérieur. Elle est signée Dominique Latournerie, directeur des Libertés publiques auprès de Charles Pasqua, qui dirige la place Beauvau depuis un an, depuis que la France s’est choisi une majorité de droite et un gouvernement de cohabitation, le tout premier du genre. Le courrier invoque l’article 14 de la loi du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, qui permet aux autorités d’interdire l’affichage, la vente et la publicité de « publications de toute nature présentant un danger pour la jeunesse en raison de leur caractère licencieux ou pornographique. » Gai Pied est dans la ligne de mire et dispose de 15 jours pour présenter ses observations. Au-delà, le magazine serait retiré des ventes en kiosques…

Le choc est rude et inattendu. Mais le journal va immédiatement réagir et prévenir ses réseaux pour dénoncer cette tentative de censure et de retour à l’ordre moral. Dès 17 heures, un communiqué est adressé à toutes les rédactions de la presse écrite et audiovisuelle. En l’absence de facebook et twitter à l’époque, des coursiers sont envoyés tous azimuts à travers Paris. Une lettre de protestation est aussi envoyée à François Léotard, ministre de la Culture et de la Communication, et à Claude Malhuret, ministre délégué aux Droits de l’Homme. A 19h23, l’AFP diffuse l’info. L’emballement médiatique a commencé…

Dès 20 heures, Claude Malhuret appelle le journal, et fait part de son étonnement. Abasourdi, il explique même « Je ne suis au courant de rien, avez-vous changé la ligne de votre journal ces derniers temps ? » Il ne peut pour l’instant que s’engager à contacter le cabinet de Pasqua. Avant même qu’il en ait le temps, Marie-France Cubada annonce la nouvelle au beau milieu du JT de 20h sur TF1 ! Désormais, la France entière est informée de la manœuvre…

Le journal se met en ordre de bataille le lendemain, jeudi 19. A 10h30, salariés et collaborateurs extérieurs sont réunis en AG extraordinaire, afin de définir la stratégie de défense et de communication. Le 45 rue Sedaine se transforme en vraie fourmilière. Le téléphone ne cesse de sonner ; les lecteurs appellent pour manifester leur soutien à « leur » journal. Ils peuvent suivre la situation en temps réel grâce à FG (à l’époque « Futur Génération »), qui multiplie les flashs d’information, et au 3615 GPH, dont les pages d’informations sont réactualisées tout au long de la journée. Hugo Marsan, rédacteur en chef, multiplie les interviews… A 11 heures, les caméras de TF1 viennent filmer l’ambiance au journal, pour un reportage qui sera diffusé dans le JT de 20h…

En fin de matinée, quelques personnalités lancent une pétition destinée à réunir un comité de soutien. Au rang des premiers signataires, on compte Henri Caillavet, Gilles Deleuze, Michel Denisot, Harlem Désir, Julien Dray, Marguerite Duras… En trois jours, des centaines de signatures seront réunies. On y comptera aussi Jean-Jack Queyranne, en qualité de porte-parole du Parti Socialiste, Alain Krivine, et de nombreuses personnalités du PC.

En début de soirée, la contre-offensive se déplace au Salon du Livre qui vient d’ouvrir ses portes. Lecteurs, journalistes et salariés y distribuent gratuitement le journal à l’entrée. Quand François Léotard arrive pour l’inauguration, il tente de calmer le jeu : « Ne vous inquiétez pas, ce ne sera pas le dernier [numéro] ». Plus tôt dans la journée, il a déjà déclaré être « par nature hostile à toute censure », tandis que Pasqua se défendait encore en clamant vouloir juste protéger les jeunes. Pour noyer le poisson, ses services ont d’ailleurs envoyé les mêmes menaces à Filipacchi, visant les magazines New Look, Penthouse, Photo et L’Echo des Savanes. Mais c’est trop tard. Le mal est fait, et l’affaire a commencé à dépasser le seul cadre de la presse. En fin politique, le Président Mitterrand n’a-t-il pas déclaré publiquement dans la journée « Je suis contre toute forme de censure. Je suis forcément en phase avec tous ceux qui aiment la liberté » ?

Le gouvernement va peu à peu prendre la mesure de son erreur. Le vendredi 20, la droite commence à s’exprimer sur le sujet. Alors que François d’Aubert dit non au retour à l’ordre moral et aux autodafés, Simone Veil déclare souhaiter la disparition de l’article de loi à l’origine de l’affaire. Jean-Claude Gaudin explique, apparemment gêné aux entournures, « En tous cas, je ne me vois pas aller acheter ça dans un kiosque à Marseille » [pas de souci, Jean-Claude, on le trouve partout ailleurs en France !] Charles Million analyse froidement à propos de la manœuvre de Pasqua : « C’est une idée folle, car pour gagner 1%, on en perd 10. » Un conseiller de Chirac, alors Premier ministre, constate les dégâts, en off : « C’est le meilleur moyen de jeter les homosexuels dans les bras de Mitterrand. ». Bref, il est grand temps d’essayer de rattraper la situation. L’opération rétropédalage a commencé. Dans l’après-midi, le ministère de l’Intérieur publie un communiqué officiel alambiqué dans lequel il annonce que, dans ce genre d’affaire, « il prendra à l’avenir obligatoirement l’avis d’une commission constituée d’éditeurs, de parlementaires, de magistrats. Nul ne songe à porter atteinte à la liberté de la presse, qui est un des acquis de la démocratie. » Et dès le 20h, Claude Malhuret déclare, toujours sur TF1, que la procédure contre Gai Pied est gelée…

Il faudra attendre finalement le mardi 24 mars pour que Gérard Vappereau puisse clore définitivement l’affaire ; au cours d’une conférence de presse, donnée depuis les locaux de la Ligue des Droits de l’Homme, il annonce que Dominique Latournerie lui a envoyé une nouvelle lettre officielle selon laquelle la procédure n’aura finalement pas de suites, « au nom des informations que vous m’avez communiquées et de vos observations, et compte tenu des engagements que vous avez souscrits de respecter les textes en vigueur et notamment la loi du 16 juillet 1949 ». Une belle langue de bois pour tenter de masquer une vraie « erreur politique », comme le reconnaîtra François Léotard, ce qui lui vaudra de se faire tacler par Matignon pour « manque de solidarité gouvernementale ».

Voilà. Une fois de plus, Pasqua a voulu jouer les gros bras et a mis le feu aux poudres. Il a voulu jouer le père la morale et n’a au final récolté qu’une belle déculottée. Entretemps, la France entière a entendu parler de Gai Pied et on a pu lui expliquer que ce n’était pas un magazine pornographique, mais un hebdo, homosexuel certes, mais d’informations, diverses et variées. Même le Monde lui fera de la pub, par la voix de Philippe Boucher : « Qu’est-ce donc que Gai Pied ? Ce qu’il dit. Un hebdomadaire homosexuel d’information politique et générale… Un souffle d’air sans lequel l’existence serait parfois proche de l’insupportable. Gai Pied, c’est un journal. Un journal, c’est la vie. »

L’article 14 de la loi du 16 juillet 1949 fera encore parler de lui, mais de manière plus confidentielle, dans les années qui suivront.

En janvier 1988, c’est au tour de David Girard de recevoir la fameuse lettre de la Direction des Libertés publiques. Le courrier cette fois est signé du sous-directeur, Louis Schlatter. Les revues GI (Gay International) et Torso sont elles aussi menacées, mais juste d’interdiction d’affichage. Mais cela signerait aussi leur arrêt de mort : les NMPP (principal distributeur de presse, ancêtre de Presstalis) refusent en effet de diffuser les publications interdites à l’affichage. Et les journaux concernés doivent alors assumer eux-mêmes leur propre distribution, une pratique très onéreuse qui les condamne à très brève échéance. Si la protection de la jeunesse est une nouvelle fois invoquée, David Girard dénonce un simple coup politique à quelques semaines des élections présidentielles. Pierre Bérégovoy ne s’y trompe d’ailleurs pas qui apporte immédiatement son soutien au patron de presse : « Je tiens à vous faire savoir que je condamne tout ce qui porte atteinte à la liberté d’expression et à la liberté de la presse et que je considère que l’idéologie sécuritaire est toujours à courte vue. » La nouvelle affaire finira elle aussi par vite se dégonfler aussi vite qu’un soufflet, sans provoquer la tempête médiatique connue lors de l’affaire Gai Pied…

Le départ de Pasqua de la place Beauvau ne mettra pas fin pour autant aux tentatives d’intimidation de la presse homo. Dès le mois d’août 1988, en effet, le groupe David Girard reçoit une fois encore une lettre de menace. Cette fois, c’est le mensuel Playguy qui doit, sous un mois, justifier de son contenu. La droite a pourtant quitté le pouvoir, et c’est Pierre Joxe qui s’est installé au ministère de l’Intérieur…