Créée en 1989, l’association culturelle GayKitschCamp a pour vocation de promouvoir le patrimoine LGBT. Après avoir organisé en parallèle le festival de films QuestionDeGenre à Lille de 1991 à 2005, elle s’est incarnée en centre de documentation/librairie de 2000 à 2005. Installée ensuite à Montpellier, elle se concentre aujourd’hui sur sa première activité : faire découvrir à des chercheurs, des étudiants et des amateurs, des textes constitutifs de l’histoire homosexuelle au sein de la maison d’édition QuestionDe­Genre/GKC. Cette maison d’édition a lancé puis accompagné les publications d’études homosexuelles en France.

Entretien avec Patrick Cardon, responsable depuis sa création et immense figure de la culture LGBT.

Hugues Demeusy : Patrick, pourquoi ce nom de GayKitschCamp?

Patrick Cardon : A l’origine, une affiche entrevue pour une exposition à Anvers sur le kitsch (resignification de choses banales et surtout anachroniques) et sur le camp (humour gay). Nous ajoutâmes gay, pour affirmer une identité.

Quels furent ses débuts ?

Gay « sans commentaire » ; Kitsch « Le temps qui passe » ; Camp « Le temps qu’il fait » : C’est ainsi qu’en 1989, l’association se présentait, en publiant, à l’occasion du bicentenaire de la révolution française, ses premiers Cahiers sous la forme d’une trilogie bleu blanc rouge.  L’un, celui à couverture bleue, était la réédition des Enfans de Sodome à l’Assemblée Nationale, un pamphlet de 1790 où les sodomites, c’est ainsi qu’on appelait les homosexuels à l’époque, demandaient à l’instar des cahier de doléances, à être représentés à l’Assemblée Nationale à l’égal de tous les autres  citoyens. Le suivant, à couverture blanche, était celle des Bougres au Manège (Bougre étant synonyme de sodomite et la salle du Manège, au Jardin des Tuilerie, a été le lieu de réunion des assemblées parlementaires pendant la Révolution française de 1789 à 1798). Ce deuxième pamphlet, daté de 1791, comprenait une « Requête et décret en faveur des pu­tains contre les bougres » et la « Réponse du Marquis de Villette ». Le troisième, de couverture rouge, était un pamphlet contre ce marquis considéré comme le chef de file des sodomites, pamphlet de la même année, intitulé Vie privée et publique du ci-derrière Marquis de Villette. Cet ensemble de pamphlets qui furent peut-être déclamés en place publique car ils sont composés essentiellement de dialogues fut réédité beaucoup plus tard (2005) par nos soins en un seul volume avec comme on dit un appareil scientifique et d’abondantes notes tirées d’un guide de Paris de 1789, dessinant ainsi une véritable géographie gay de Paris.

Vous êtes-vous intéressé à des textes étrangers du XVIIIe siècle ?

Oui, L’Essai sur la pédérastie, de Jérémy Bentham, écrit vers 1785 et resté inédit jusqu’à sa publication aux USA en 1978 C’est le premier texte érudit sur l’homosexualité connu à présent en langue anglaise où l’auteur, philosophe utilitariste, ne voit pas pourquoi on poursuivrait des personnes pour la pratique de ce qu’il considère comme un simple goût. Jean-Claude Bouyard l’a traduit et nous l’avons publié en 2002.

Quel était donc l’objectif originel de GayKitschCamp ?

L’objectif de l’association GayKitschCamp, dans son activité d’édition, était de publier des textes théoriques et des textes érotiques. On n’en était pas à une époque où l’érotisme avait droit de cité dans les hautes sphères culturelles. Ce n’est qu’en 2008 que la BNF exposait son Enfer (c’est ainsi que la Bibliothèque référençait ses érotiques et en limitait les lecteurs) avec comme logo un énorme X en haut de ses tours (2002), et encore moins des textes théoriques positifs.

Publier de tels textes à l’époque relevait donc du challenge ?

C’était une gageure. Avec les Editions Geneviève Pastre, centrées sur les fictions et la poésie, nous étions les seules maisons strictement LGBT. Si nos ouvrages érotiques trouvaient spontanément un public, nos ouvrages académiques demandaient une autre stratégie. L’objectif étant de réunir ces deux publics.

Par souci de notoriété, de légitimité et de reconnaissance, nous créâmes donc une collection « Université » où nous accueillîmes les actes des conférences à la Sorbonne, organisées par le Groupe de Recherches et d’Études sur les Homosexuels (GREH) dirigé par Rommel Mendès-Leite, l’inventeur en France de la question du Genre développée dans Homosexualité & lesbianisme : mythes, mémoires, historiographes. C’était en 1990 et 1991.

La seconde livraison de cette collection fut aussi l’impression des actes d’un colloque, celui-ci au titre plus sensible à l’époque et organisé par le ministère des affaires sociales : Homosexualités et sida.

En 1994, nous poursuivions l’aventure avec deux autres ouvrages, l’un consacré à l’histoire et l’autre à la sociologie. Ce furent les premières communications en français et en France d’auteurs qui connurent ensuite leur heure de gloire comme l’Australien Robert Aldrich et l’Américain Georges Chauncey. Mais aussi de chercheurs français comme Nicole Albert et Jean-Claude Feray.

Mais les chercheurs universitaires se virent bientôt proposer des collections chez des maisons d’édition assurant une diffusion plus large comme L’Harmattan. De nombreux textes qui n’intéresseront que plus tard les universitaires restaient à dénicher ou à interpréter.

Aujourd’hui, c’est nous qui participons à des colloques pour faire connaître nos travaux. Le prochain sera, en mai 2018, à l’université de Saint-Etienne, pour parler de la lutte de classes entre sucés et suceurs dans le milieu de la prostitution masculine au café de la Paix à Paris, à propos de notre réédition des Fellatores de Paul Devaux (1888).

Cette collection « Université » semble avoir été déterminante dans la pérennité de votre activité. Quid des textes strictement érotiques ?

Si je m’occupais de l’édition de ces volumes, je me passionnais pour ma collection érotique que je baptisais du nom très bibliophilique de curiosa (curiosités et érotiques). Deux titres restent des best-sellers. Il s’agit de Pédérastie active, 1907 et de Pédérastie passive, mémoires d’un enculé, 1911. Plus tard, je pus ajouter un texte de la même veine mais en style plus décadent Les Homosexualités d’un prince de Aimecoups (même époque).

Nous ajoutions aussi le kitschissime et niaisement illustré Billy. Idylles d’amour grec en Angleterre, de 1937, écrit par Jean d’Essac.

Curiosa, c’était aussi valable pour des pamphlets tels que la « conférence interdite par le préfet de police en 1949 », Considérations objectives sur la pédérastie de Gabriel Pomerand promettant entre autres à ses éventuels électeurs la multiplication des pissotières à Paris.

Je citerai aussi la réédition, en 1993, de la revue Les Marges de 1926 consacrée à une enquête sur l’homosexualité dans la littérature. Cette réédition inspira la création d’un des premiers sites consacrés à la culture lesbienne (www.saphisme.com) car elle comprenait aussi des études sur le saphisme en poésie au XVIe et XVIIe siècle. Dans ma préface, je posais la question de l’interaction entre orientation sexuelle et mouvements littéraires, ce numéro étant dirigé contre la littérature pédérastique de Gide incarnée par la Nouvelle Revue Française (NRF).

Vos publications sont richement illustrées. Est-ce que l’iconographie tient une place à part entière dans votre travail ?

Absolument. La représentation homosexuelle par la caricature est l’une des mes passions. Deux publications lui sont d’ailleurs consacrées : un volume du pionnier de l’iconologie, John Grand-Carteret, sur les procès Eulenburg (Berlin, 1907) ainsi que la réédition d’un numéro du magazine Le Rire daté de 1932, intitulé « Dames seules », illustré par Vertès et dont on doit la présentation à Nicole Albert.

Parmi les auteurs les mieux représentés chez GKC on retrouve le belge Georges Eekhoud. D’où vient votre intérêt pour cet auteur ?

C’est lié à ma rencontre avec Mirande Lucien qui lui avait consacré sa thèse de doctorat. Son travail a donné lieu à de nombreuses publications au sein de la maison d’édition, parmi lesquelles un roman, des nouvelles, une correspondance, un recueil d’articles… Eekhoud est devenu de ce fait un de nos auteurs emblématiques. On se souvient du procès pour pornographie qui lui a été intenté après la publication en 1899 de l’un des premiers romans modernes sur l’homosexualité masculine, Escal-Vigor.

Adelswärd-Fersen fait également l’objet de plusieurs publications…

J’avais déjà de mon côté constitué un dossier à son sujet puis Mirande Lucien, encore une fois, a joué un rôle déterminant. Elle m’a en effet apporté un recueil de poèmes, Marsyas, accompagné d’une étude sur Akademos, la première revue explicitement homosexuelle en France que cet auteur a fondé et dirigé la seule année 1909. De cet auteur, j’ai aussi publié Le baiser de Narcisse dans son édition illustrée par Brisset de 1912.

Je vois que la figure de Narcisse revient également dans votre catalogue sous la plume de Jean Lorrain, autre sommité du décadentisme littéraire…

Tout à fait, il s’agit d’une adaptation égyptienne de ce héros de la mythologie grecque sous la forme d’un conte intitulé Narkiss. Le travail a consisté en la reproduction d’une édition de luxe de 1908, illustré par Guillonnet.

Y a-t-il d’autres auteurs dont tu aimerais nous parler ?

Mirande Lucien a aussi travaillé sur deux livres de Willy, le premier mari de Colette, et Menalkas, à savoir deux volumes pour un même roman d’amour entre un musicien français et un officier allemand pendant la première guerre mondiale sur fonds de militantisme homosexuel : Le Naufragé, précédé de Ersatz d‘amour (1923/24). Mais à vrai dire c’était surtout pour mener une enquête sur Menalkas, la principale auteurE. Willy, je m’en chargeais  en en faisant un auteur transgenre et en produisant une enquête littéraire autour de son Troisième Sexe, qui est un beau parcours dans les bars gays et lesbiens de Parisiens autour de 1900, augmenté de nombreuses annexes précieuses.

Peut-on dire que vous avez contribué au développement des « LGBT studies en France ?

Oui je dirais même que GKC les a lancées et accompagnées. Je pense par exemple au travail que Thierry Martin a effectué chez nous et qui a révolutionné l’approche de genre de la littérature de l’Antiquité (Martial), médiévale et renaissante (Villon,  Charles d’Orléans) en explorant par exemple le double langage du jobelin ; de ses Trois Essais sur la littérature médiévale à sa traduction moderne de la Farce de Pathelin.

Après ton départ de Lille en 2006, tu as suspendu ton activité pendant trois ans. Que se passe-t-il ensuite ?

Les trois années suivantes que je passais entre Paris et Montpellier me déterminèrent à reprendre cette activité avec l’aide de Jean de Palacio, le spécialiste du décadentisme avec la parution de Lord Lyllian — Messes noires (1905) de Jacques d’Adelsward-Fersen que nous évoquions précédemment. Fersen y parodie ce pourquoi il eut un procès en 1903, sur le chef d’excitation de mineurs à la débauche. Dans la foulée, nous fîmes paraître la comédie d’Armory, le Monsieur aux chrysanthèmes, la première pièce à succès du théâtre français dont le personnage principal est clairement présenté comme homosexuel. On y reconnaitra aussi, comme dans le précédent Oscar Wilde et Jean Lorrain.

Plus en phase avec l’actualité, à l’occasion du « mariage pour tous », Marie-France David-de Palacio présente M. Antinoüs et Mme Sappho de Luis d’Herdy, 1899. Marie-France réitèrera en présentant La Fille manquée de Han Ryner (1903). Marie-France analyse le texte. Quant à moi je mène l’enquête littéraire sur place à Forcalquier où eurent lieu ces amitiés particulières. J’en ramène des photos du collège devenu la mairie et de la chapelle devenue un cinéma municipal. En réponse à la « Manif pour tous », nous rééditons le Rapport contre la normalité du Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire de 1971.

Des anecdotes ? des censures ?

Aucune censure mais un peu d’autocensure de la part de certains libraires ou d’éditeurs. Certains libraires qui n’aiment pas le caractère volontairement frontal de nos titres, d’autres qui ne peuvent pas les exposer en vitrine (Aller sans retour pour Tanger est bien pourtant dans une librairie à Tanger mais la couverture montre un jeune homme nu d’une peinture orientaliste) ou un éditeur qui craint qu’on lui intente un procès car il en a déjà souffert. Ce fut le cas pour Trois milliards de pervers de la revue Recherches. Ce titre a été republié par un autre éditeur plus légitime que nous et sans aucun problème.

Beau catalogue en effet mais publiez-vous des textes d’aujourd’hui ? Et quels sont vos projets ?

QuestionDeGenre/GKC publie exceptionnellement aussi des textes contemporains, tel le premier témoignage tunisien autobiographique de l’écrivain récemment décédé (Eyet Chékib-Djaziri, Un Poisson sur la balançoire et Une Promesse de bonheur), Khalid, Luis Alfonso et plus récemment l’étonnant séjour au Maroc de l’Aller sans retour pour Tanger de Pierre Morvilliers. Enfin, notre dernier livre porte sur l’approche « script » des récits sexuels contemporains.

Nos prochains projets s’orienteront vers la littérature « art déco », des Fredi de Max des Vignons (Fredi à l’école, Fredi en ménage et Fredi s’amuse, 1929-1930) dont la réunion des dessins réservés aux éditions de luxe a nécessité la collaboration de trois collectionneurs internationaux, jusqu’au Poiss’ d’or d’Alec Scouffi (1929), auteur d’origine égyptienne mort assassiné dans son appartement ainsi que Patrick Modiano le raconte dans ses Boutiques obscures, en passant par Ces Messieurs du Sens interdits de Marilli de Saint-Yves (1933) et pourquoi pas Chez Les Mauvais garçons de Du Coglay (1937) ?

Enfin, notre grande contribution pour cette année, sera la traduction par Jean-Claude Bouyard de l’essai final des Mille et une Nuits de Richard F. Burton sous le nom de Zone sotadique, des notes anthropologiques sur la pédérastie dans le monde mais surtout une théorie sur son caractère endémique dans les pays du sud (1885).

QuestionDeGenre/GKC est une association sans but lucratif. Aucun auteur n’est rétribué. Les chercheurs sont tous bénévoles. C’est un choix contraint et assumé. Contraint car le public averti auquel elle s’adresse est une minorité dans la minorité. Assumé par la passion de faire découvrir et redécouvrir des ouvrages précieux pour l’histoire LGBT. Aussi, QuestionDeGenreGKC se place parmi les prestigieux micro-éditeurs, distribués et diffusés courageusement par eux-mêmes. Cette année, après de multiples démarches, l’association bénéficie de 30 % d’aide à l’édition de la part de la région. Reste à trouver, les ressources des ventes ne suffisant pas, les 70 % restant, pour pouvoir en bénéficier. C’est la raison pour laquelle nous lançons actuellement un appel à financement participatif sur Ulule afin que QuestionDeGenre/GKC puisse continuer sa mission dans des conditions optimales.

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