Au milieu des années 80, la France découvre peu à peu les joies de la télématique. Alors que ni Internet ni les mails n’existent encore, les PTT proposent aux foyers français une petite boîte cubique qui leur permet de se connecter à un réseau public, le Minitel. Le 16 janvier 1986, les gais à leur tout ont leur propre service, et vont pouvoir se lancer à corps perdu dans des discussions nocturnes interminables. Le journal Gai Pied Hebdo lance son tout nouveau réseau télématique ; le 3615 GPH est lancé.

Le journal n’en est pas à sa première tentative. En décembre 84, il avait déjà lancé le 614.91.66 CLIPP et son service GRAFFITI, qui proposait déjà peu ou prou le même contenu. Mais ce premier service minitel était entre les mains d’une association qui touchait tous les bénéfices et n’en reversait qu’une petite part à Gai Pied. Au bout de quelques mois, Gérard Vappereau, directeur du journal, a donc dénoncé ce contrat initial (non sans lancer un procès contre l’association, qui continuait à utiliser le nom Gai Pied à son seul profit) pour créer son propre service, au look épuré. Il a très vite compris que le minitel permettrait d’accroître les moyens de financement de la société. Et en effet, les bénéfices de la télématique permettraient de financer le journal pour de nombreuses années…

En 1986, il faut encore appeler le 36.15.91.77 (les numéros abrégés ne tarderont pas à arriver). Une fois son pseudo choisi (Raymond, Roger ou bien Rambo, Bellbit, Initiation…), chacun peut accéder à un kiosque de services en ligne : le sommaire du dernier numéro, l’horoscope, les dernières sorties ciné, les programmes de Fréquence Gaie, les actus de la semaine, un dossier sida ou les conseils de l’Association des Médecins Gais… Mais la plupart des mecs viennent pour les pages Rezo, à savoir les petites annonces ou la drague en direct. Le serveur permet à 192 mecs de se connecter simultanément ! Le nombre de BAL (« Boîtes aux lettres ») explose.

L’accès aux services minitel est payant. L’heure de connexion à GPH est facturée environ 60 francs, dont les 5/8 sont reversés à la société éditrice. En comptant une heure de connexion par jour (et Dieu sait si l’heure est vite passée…) la note peut vite s’élever à 1.800 F par mois. Une fois les conversations engagées, beaucoup ont du mal à déconnecter. Les factures PTT flambent. Le record lors du premier mois d’ouverture du service s’élèvera à 40.880 F (plus de 6.200 EUR)…

Le 3615 GPH connaît néanmoins un grand succès. On trouve un peu de tout parmi les connectés. Des fêlés, des hards, des softs, des masos, des tendres, des vulgaires, des seuls. La messagerie est vivante, et permet à beaucoup de se faire passer pour ce qu’ils ne sont pas. Beaucoup d’hétéros viendraient même s’encanailler sur le réseau. Quand tout se passe bien, les anonymes finissent par échanger leurs numéros de téléphone. Et plus si affinités. Avant la fin de la conversation, beaucoup cependant disparaissent d’un coup, ou donnent un numéro bidon, laissant leur correspondant seul et frustré. Mais d’autres viennent pour passer de vraies petites annonces ou y répondre. A partir de décembre 1989, on pourra même envoyer sa propre photo au journal, qui la pixellisera avant de la mettre en ligne !

Au bout de la première année, le 3615 GPH comptera environ 35.000h de connexion mensuelles, à peu près autant que son principal concurrent, le 3615 GI lancé courant 1986 par David Girard. La guerre des magazines s’est déportée sur le minitel, pour la plus grande joie des consommateurs… et des PTT !