Les mots de Brahim Metiba tintent comme un désespoir de cristal. On passe le doigt dessus et ça sonne juste, c’est pur, chaque phrase fait mouche, offerte là sans fioritures. Subtilement évidente sans être simple pourtant. Car c’est l’inextricable équation de la – ou plutôt des différences qui est posée ici, avec son cortège douloureux de non-réponses synonymes d’exclusion. Récit d’une solitude de sang aux résonances plurielles.

« Nous », « eux », « les autres »

Brahim Metiba – ou du moins son « double », comme il nous le précise dans l’entretien ci-dessous, s’agissant d’un récit « auto-fictionnel » – a « du mal » avec le « nous » lorsque ce dernier fait référence aux musulmans. « C’est pourtant simple », explique la mère, « il y a “nous”, puis il y a “eux”, les autres, les non-musulmans, les juifs par exemple ». L’assertion est monolithique, surgie d’une vérité elle-même inébranlable. Le « je » qui s’exprime cherche tout de même une faille où pouvoir insérer sa différence, prendre pied dans ce sentiment maternel qui ne l’englobe pas, lui, mais plutôt le fils qu’il devrait être. « Je dis que je suis aussi dans les “autres”, dans les “eux”. » Le verdict tombe : « Tu as changé. » Et c’est un peu comme si cette phrase enterrait vivant l’espoir du fils d’être aimé tel qu’il est. Elle « ne veut pas parler », ni « se placer sur le plan des idées et des mots », car sinon elle devrait accepter ou au moins essayer de comprendre que son enfant devenu adulte « puisse ne pas désirer les femmes », aimer les hommes, et surtout que « ça ne changera pas ».

Photo : Martine Roffinella

« Quand on a un fils, c’est pour toujours »

L’affirmation de l’inaltérabilité des liens du sang paraît avoir un caractère universel et presque relever du lieu commun. Mais ici, dans la bouche de la mère, elle ne tombe plus vraiment sous le sens. La question biologique ne crée pas le lien, « les rapports changent » : tout est à inventer, pense le fils. Et c’est peut-être dans ce désir de créer un pont de mots qui pourrait, pourquoi non ? conduire jusqu’au cœur de cette mère, que le narrateur choisit de lui lire à haute voix, puisqu’elle ne maîtrise ni lecture ni écriture, l’ouvrage d’Albert Cohen (devenu « Albert Cohaire »), Le livre de ma mère. Une histoire en apparence ordinaire et relativement claire : « Je dis qu’il a perdu sa mère et qu’il regrette de ne pas l’avoir suffisamment aimée, suffisamment vue. » Mais quand le mot amour se met à rôder dans ce qui pourrait devenir un échange, la mère dit que « les juifs aiment un peu trop la vie » et surtout « ils ne nous aiment pas ». Car en effet, Albert « Cohaire » est juif. Et nous assistons là à un redoutable déplacement du sujet, une énième pirouette maternelle qui, une fois encore, mure le fils dans ses différences. Lesquelles sont elles-mêmes niées puisque tues, ce qui les rend encore plus glaçantes.

« Je pense à la difficulté de changer de regard »

Est-il au fond légitime de vouloir que nos parents modifient la perception qu’ils ont de nous-mêmes ? Pouvons-nous exiger, sans nous leurrer sur ce postulat quasi-bisounoursien, d’être aimés pour ce que nous sommes ? « Je me demande si j’ai le droit de lui demander de changer de regard. Je me demande si je ne perds pas mon temps, si mon projet peut aboutir. » À ce stade du récit, le lecteur tout entier veut encourager l’auteur à poursuivre, car forcément au bout de sa démarche, l’amour finira par gagner – qu’on soit juif, musulman, homosexuel – humain tout simplement. Sans révéler l’issue de ce huis clos entre les « doubles » de Brahim Metiba et sa mère, disons qu’elle juge n’avoir « pas besoin de comprendre », et que « celui qui parle n’a pas besoin de parler ». Peut-être bien quand même que si – mais c’est à nous qu’il s’adresse, dans une langue sobre et d’un timbre musical que ne renierait pas Satie. Par-dessus la mélancolie et juste en dessous de l’entrain – somme toute à deux pas de l’espoir.

Martine Roffinella : Brahim Metiba, quand la mère du narrateur lui demande comment il a vécu son « arrivée en France », celui-ci répond que « c’était dur de changer de culture, d’apprendre une nouvelle façon d’être ». Pourriez-vous nous expliquer ce qui fondamentalement a posé problème ? En quoi a consisté cette « nouvelle façon d’être » ? S’est-il agi d’un complet dépouillement spirituel – donc d’une renaissance –, ou plutôt d’un vaste travail d’adaptation à de nouvelles règles de vie ?

Photo : Eric Bascoul

Brahim Metiba : Avant de vous répondre, j’aimerais clarifier un point concernant le genre littéraire de Ma mère et moi. S’agit-il réellement d’une autobiographie ? Non, pas vraiment, pas complètement, pas comme on l’entend, ne serait-ce que parce que la mère, à un moment dans le récit, prend la parole, ce qui n’est pas possible dans une autobiographie « classique ». De quoi s’agit-il alors ? J’aime parler d’autofiction : je suis parti de moi et de ma propre mère, c’est vrai. Disons que les personnages sont nos doubles, à ma mère et à moi-même. En revanche, dans la « réalité », il n’y a jamais eu de lecture du Livre de ma mère. En d’autres termes, j’ai imaginé les scènes qui ponctuent le récit principal de Ma mère et moi : la lecture du livre d’Albert Cohen. Dans ce qui suit, si vous me le permettez, j’utiliserai donc les termes de « narrateur » et « sa mère » ou « la mère ».

Concernant mon arrivée en France et l’apprentissage d’une nouvelle façon d’être, il s’agit d’un tout : une façon de se poser dans l’espace public, de poser sa voix, de s’approcher d’autrui, de prendre la parole, il y a plus de distance en France, plus de liberté également ; un rapport au travail aussi, plus sérieux en France, mais également plus pathologique qu’en Algérie ; l’intimité n’est pas la même non plus, l’expression amoureuse est plus contrariée en France qu’en Algérie.

La thématique de la différence est bien évidemment au cœur de votre ouvrage, qu’elle soit d’ordre sexuel, religieux, ou ethnique. À vous lire on a l’impression qu’aucune « vérité » ne pèse plus qu’une autre, qu’il n’y a en réalité « rien de bizarre » dans quelque domaine que ce soit. Est-ce à dire que l’acceptation de la différence passe avant tout par l’observation, donc par l’acquisition d’un savoir ?

Je n’ai aucune idée s’il y a une quelconque vérité quelque part. Mes recherches philosophiques et existentielles, dans ce domaine, ont été aussi fructueuses que trouver une minuscule flaque d’eau dans un désert brûlant après des années de quête. Ce dont il est question ici est moins la vérité en soi qu’un groupe, ou un homme ou un femme, qui s’en empare (du moins du mot, à défaut de la chose). Il s’agit, à ce moment-là, pour chacun de faire valoir cette vérité qui lui semble absolue, au détriment de l’autre qui est forcément dans l’erreur, puisqu’il ne peut y avoir qu’une seule vérité. Évidemment, là commence exclusion, la haine et la violence. Alors, oui, il me semble que l’acceptation d’autrui, du moins dans nos cultures dites « du Livre » et basées sur le savoir, passe par une mise en cause radicale de la notion de vérité.

Photo : Martine Roffinella

Au début du livre, il est dit que le narrateur voit « rarement » sa mère, mais qu’elle l’appelle « régulièrement », et qu’ils parlent « de cuisine ». Ces échanges culinaires ne permettent pas de tisser de vraies phrases entre eux. Si le socle de coutumes communes – ici les recettes de cuisine – ne permet pas d’établir un lieu de parole, où et comment pensez-vous que cet espace puisse être créé ?

Vous posez ici la question qui m’a animé pendant des années, celle de savoir comment réunir les différences (dans Ma mère et moi, le narrateur et sa mère). La réponse à laquelle j’ai abouti est : par la musique. La forme. Le ton. C’est pour cette raison que dès que la tension monte entre les deux personnages, je les fait chanter Vienne est un coin du Paradis. Là, leurs voix s’harmonisent, il n’y a plus de tension. Évidemment, dans la vie de tous les jours, nous ne pouvons pas passer notre temps à chanter à chaque tension, mais il me semble que derrière la musique, il y a la question de la forme. Ainsi, ce qui permet d’établir le dialogue, de vivre et de laisser vivre, c’est la forme. Et la forme peut avoir différents noms, prenons le droit, par exemple. Le droit est ce qui dépasse la culture et les coutumes et qui permet de mettre le monde à égalité. En cela, il est important que les homosexuels aient exactement les mêmes droits que les hétérosexuels, quitte à choisir de ne pas en jouir, mais un droit se donne, ça ne se discute pas.

La mère « dit qu’elle est née pendant la guerre. Qu’elle a connu une première guerre, puis encore une seconde guerre ». Selon vous, ceci explique-t-il cela, concernant l’impossible perception de la notion de différence ? Un peu comme si le monde entier se résumait à deux camps opposés, à l’exclusion de tous les autres ?

C’est une excellente question et une très belle analyse. Je pense que la division et l’exclusion sont l’apanage de l’idéologie et son rapport, comme nous l’évoquions, à la vérité. Ici, l’idéologie est religieuse. Plus précisément : musulmane. La guerre, les deux guerres dont il est question agissent à un autre niveau : elles ont rendu la mère dure.

Photo : Martine Roffinella

Vous écrivez dans un style dépouillé, distancié, inscrit dans une sorte de présent universel presque physiquement palpable, mais qui suscite et libère de fortes charges émotionnelles. Parlez-nous de vos influences – si vous en avez –, et surtout de votre façon de travailler. Qu’entendez-vous comme musicalité littéraire lorsque vous écrivez ? Et que souhaitez-vous que nous entendions ?

Merci pour cette dernière question qui aborde ce qui, probablement, me touche le plus : mon rapport à l’écriture.

Je suis issu d’une famille modeste. Ma famille est loin de la littérature. Nous n’avions pas de bibliothèque et je n’ai pas grandi dans la culture de la lecture et du texte. J’ai davantage grandi avec les grandes voix des divas arabes : Oum Kalthoum, bien sûr, Asmahan dont la chanson est une rengaine dans Ma mère et moi, mais surtout Warda l’Algérienne. Cette dernière est liée au mouvement de libération nationale, à la lutte et la révolution. Elle a donc une place très importante dans mon parcours, en général, et mon écriture en particulier. En écrivant, j’essaie de reproduire ces voix de femmes fortes qui m’ont toujours fasciné (Oum Kalthoum est une véritable icône, elle exerçait un pouvoir extraordinaire, même sur les hommes les plus puissants). J’aimerais que le lecteur ou la lectrice entende cette voix, que ça sonne dans son oreille comme une chanson douce, triste, mélancolique. Il s’agit d’une voix qui vient de loin et qui dit ce loin, cette distance ; une voix du désir.

Propos recueillis par Martine Roffinella


Ma mère et moi,
Editions du Mauconduit
7,50 euros