Hugues Demeusy : Tu nous présentes aujourd’hui un essai sur la grande légende américaine Montgomery Clift, tu précises que ce n’est pas une biographie ?

Sébastien Monod : En effet, ce n’en est pas une. Montgomery Clift – L’enfer du décor est un travail d’analyse des choix de carrière de l’acteur, complétée de l’étude des films eux-mêmes. Et je démontre tout au long de mon livre que ces choix ne sont ni innocents ni anodins ; ils sont, certes, réfléchis, car celui qu’on appelle communément Monty était un perfectionniste, mais ils procèdent surtout d’un facteur tout à fait subjectif, inéluctable : lui. Lui en tant qu’homme. Et c’est pourquoi mon travail est néanmoins proche de la biographie, car je m’appuie sur de nombreux éléments privés pour montrer combien sa vie d’homme – et précisément son homosexualité – a influé sur sa carrière. Ce n’est pas par hasard qu’il a choisi des rôles de personnes rejetées ou rebelles, pas un hasard si une grande partie de ces rôles sont des rôles de combattants. Sa résilience, il la puisait dans le septième art. Un moyen de survivre dans la jungle hollywoodienne, très codifiée et homophobe.

Peux-tu nous raconter comment tu as rencontré Montgomery et en quoi il t’a séduit ?

Tu as tout à fait raison de parler de rencontre, c’est véritablement comme cela que cela s’est passé. Et comme beaucoup de rencontres, elles sont le fruit du hasard. En l’occurrence, ce fut une émission sur FR3 (c’était dans les années 90), un documentaire sur l’acteur diffusé en deuxième partie de soirée. Si je m’étais attendu à ça ! Un choc. Je découvrais un acteur (que j’avais déjà vu dans un ou deux films), mais surtout un homme. Un homme à la beauté extraordinaire et dont la vie l’avait été tout autant, mais dans le mauvais sens du terme : un véritable enfer, d’où le titre de mon livre. On lit dans les encyclopédies qu’il fut le « plus long suicide de l’histoire du cinéma ». Cette formule choc de Robert Lewis, l’un des créateurs de l’Actors Studio, résume bien le parcours de Clift. C’est ce paradoxe qui m’a interloqué, cette beauté face à ce malheur. Et, bien sûr, j’ai été « piégé » par son magnétisme. Ce regard ! Cette faculté de dire tant de choses avec un simple regard, un simple geste. Le moins qu’on puisse dire est qu’il n’a jamais surjoué, à l’inverse de Dean ou Brando, ses principaux concurrents. Il était dans l’économie de moyens. C’est fascinant de le voir aujourd’hui encore. Et beaucoup devraient s’en inspirer !

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, l’orientation sexuelle de Clift qu’il devait occulter n’est pas la seule cause de son mal-être ?

C’est un homme qui a beaucoup souffert, à la fois sur le plan psychologique et dans sa chair. Jeune, lors d’un voyage au Mexique, il a contracté une dysenterie qui a eu des répercussions tout au long de son existence, l’obligeant à suivre un régime très restrictif. Sur le plan psychologique, il luttait contre son homosexualité, du moins il cherchait à la cacher, ce qui a provoqué des comportements proches de la schizophrénie. Il a ainsi tenu des propos homophobes sur le tournage de son premier film (un western, donc un film où la virilité est exacerbée) à l’égard d’autres comédiens. Ces propos étaient aussi, par la force des choses, dirigés contre lui. Comment aller bien en de telles circonstances ?

Très tôt, il a été suivi par un psy. Mais il est tombé sur un homme qui le manipulait, ce qui n’a pas arrangé les choses du point de vue de l’équilibre mental. Il a consommé beaucoup de médicaments, à l’instar de Marilyn. Médicaments qu’il mélangeait à l’alcool. C’étaient ses « cocktails »… Et plus il a connu le succès plus ses problèmes se sont accrus. Le sommet de sa gloire a coïncidé avec le début de son déclin.

On ne sait pas forcément que l’acteur a commencé très jeune une carrière théâtrale et qu’il y a brillé ?

Il a connu une longue et belle carrière à Broadway avant Hollywood, oui. D’ailleurs, il a longtemps hésité avant d’accepter son premier rôle au cinéma, il a résisté à ce qu’il considérait comme un monde inconsistant, un leurre. Le théâtre était noble pour lui (une appréciation surtout soutenue par sa mère) contrairement au cinéma. Il a fait ses premiers pas sur les planches au tout début de l’adolescence. De bons choix artistiques et de belles rencontres l’ont conduit au firmament. On a parlé de lui dans la presse spécialisée dans les années 30 et 40, bien avant le triomphe de La Rivière rouge à l’approche des années 50.

Tu proposes une analyse pointue de chaque film tourné par Montgomery. Pour toi, quel film révèle le mieux la personnalité de l’acteur ? Dans sa filmographie, un film se détache t-il des autres ?

C’est très difficile de répondre à cette question, car son travail a évolué au cours de sa carrière. L’intensité de son jeu est la même, il y a peu de différence sur ce point entre La Rivière rouge (1948) et Freud, passions secrètes (1962), son avant-dernier film. En revanche, il s’est approché de l’épure dans ses derniers rôles, lui qui, déjà, était dans la concision, la précision du geste. Dans Soudain l’été dernier, il est une oreille attentive face aux flots de paroles déversés par ses partenaires, Elizabeth Taylor et Katharine Hepburn. Dans Freud, il n’est plus qu’un regard. Celui du psychanalyste bienveillant envers ses patients.

La personnalité de l’acteur est peut-être le mieux révélée dans Le Bal des maudits ou dans Tant qu’il y aura des hommes, deux films dans lesquels il joue le rôle d’un soldat en lutte contre l’intolérance (au sens large) : dans le premier, on ne comprend pas son refus de reprendre les gants pour boxer ; dans le second, on le tient à distance pour son idéalisme, mais aussi parce qu’il est juif.

Un film se détache, selon moi. Il s’agit d’Une Place au soleil. Un film majeur, autant au sein de sa carrière que dans l’histoire du cinéma. Montgomery Clift y est ambigu à souhait, parce qu’il est traversé par toutes sortes de sentiments. Et son regard traduit tous les états par lesquels il passe, l’envie, le désir, l’amour, la détermination, la colère, puis la peur. Du grand art !


L’enfer du décor
Sébastien Monod
Editions lettmotif