C’est un ouvrage singulier, même s’il est difficile de mettre précisément le doigt sur ce qui le place à part, qu’a publié en ce début d’année, le réalisateur, acteur et donc désormais auteur, Arthur Cahn. C’est un court texte, comme un concentré, cette histoire, celle qui prétexte un récit de vacances, mais qui est aussi celle d’une rencontre, celle d’un amour contrarié, d’une machination, de regrets, d’énergie et d’oisiveté, de sexe et de retenue, du passage d’un âge à un autre… Quelques impressions de lecture,  croisées aux remarques et réflexions de l’auteur, qui a bien voulu prendre le temps de répondre à ces questions, qu’il en soit ici remercié.

– « Les vacances du petit Renard », et d’abord ce titre, qui sonne comme une fable, comme le titre d’un récit pour enfants, et qui cache, un texte, bien évidemment, assez éloigné de ces évocations d’âges tendres, puisque d’innocence ou de naïveté, il n’en est plus question. Le personnage principal, même s’il se trouve lui à la charnière de l’enfant et de l’adulte, se révélant assez fin stratège… C’était une volonté de semer le trouble, d’installer plusieurs niveaux de lecture, et ce dés le titre de l’ouvrage ? Arthur Cahn : Le titre du livre m’est venu tout de suite, en même temps que l’histoire, sans savoir tout de suite pourquoi « renard » (ce sera finalement le patronyme de Paul). J’aime le décalage qu’il y a entre le sérieux de la couverture de la collection cadre rouge au Seuil dans laquelle le roman est publié et ce titre qui fait littérature pour jeunesse. Je trouve que cela dit quelque chose de juste sur le livre, et sur la situation du personnage principal, Paul a un pied dans l’enfance et l’autre dans l’âge adulte. Je trouve que c’est le bon titre, même si aujourd’hui je suis souvent obligé de préciser que c’est bien un roman pour adulte !

– des choses se télescopent, des extraits de SAS, la vie d’une famille, un écran de téléphone, là où va s’écrire presque une nouvelle fiction en parallèle de la fiction, mais encore, les envies et les fantasmes de Paul, qui sont comme la matrice de cette histoire, balloter entre récit de vacances, songe érotique, images oniriques et espoirs déçus, vous jonglez avec les récits et les genres, tout comme le titre de votre livre, il y a de l’inattendu, comme si la tentation d’égarer votre lecteur était le meilleur moyen de le retenir, tout cela participe t’il de votre processus d’écriture ? AC : Heureusement qu’il y a un peu d’inattendu, on s’ennuierait sinon ! C’est tout de même la base de la fiction de savoir surprendre, même dans la douceur. Pour moi c’est un récit très cohérent, et qui fait comme une boule, une bulle même, c’est la bulle de ces vacances, de ce temps en suspens. Je rends compte des vacances de Paul et comme tout le monde ses journées ne sont pas que ligne droite, il rêve, il lit, il se balade, il se masturbe, etc. Je ne dirai pas que je joue avec les genres, cela reste du roman réaliste -il n’y pas d’excursion dans le genre. C’est un roman plus épuré et simple que vous ne le dites, enfin c’est mon avis. Peut-être que je joue avec différents niveaux de langages, on est dans la tête de Paul qui est un garçon intelligent et assez cultivé pour son âge, donc on passe parfois d’un français convenable à une oralité plus grossière. Et c’est un roman assez court, je ne pense pas qu’on puisse vraiment s’y égarer.

– et puis, il y a les meules de foin à la Monet, les paysages à la Corot, la piscine façon Hockney, mais aussi des chiottes d’autoroute, des écrans, des pixels glauques, on y évoque à la fois Maupassant et Gérard de Villers… On peut à la lecture de votre livre poser beaucoup d’images, d’ambiances et de visuels picturaux, cinématographiques, vous êtes acteur, réalisateur, cette « quasi illustration » qu’accompagne le déroulé de votre histoire, elle s’est imposée à vous ? AC : Parfois les choses sont plus simples. Vous êtes un lecteur cultivé, cela fait des échos en vous, mais les piscines existent avant que Hockney ne les peigne, pareil pour les meules et Monet, et parfois une piscine n’est qu’une piscine et une meule, une meule. Mais Paul est comme vous, il est pétri d’images et de lectures, il regarde le champ et il pense à Van Gogh, il regarde la frondaison de la forêt et lui viennent des bribes de poèmes de Heredia. La lecture est toujours une pratique quelque-part iconogène, mais ce n’est pas pour autant cinématographique, ce n’est pas un livre qui est un film par défaut, d’ailleurs le mot illustration ne va pas je pense. Pareillement pour la piscine, si Paul dit que le ciel est bleu, par exemple, ce n’est pas parce-que c’est cinématographique, mais parce-que Paul a des yeux pour voir. C’est un personnage très sensoriel. Tout le récit est pris en charge par sa personne. Même si c’est une troisième personne (qui est en fait un « je » travesti en « il »), tout passe par son intériorité, (sauf la dernière phrase). Et cela engage les cinq sens. Il passe son temps à toucher les choses, les pierres, les draps, les pages des livres qu’il lit, il hume les odeurs, il écoute les oiseaux chanter… C’est un sensualiste.

– la littérature, le cinéma, le roman d’initiation, les élans irraisonnés et, ou irraisonnables des sentiments, c’est évidemment un thème inépuisable, un classique. Récemment, il n’y a qu’à voir la large couverture médiatique accordée au film adapté du texte de André Aciman, Call me by your name de Luca Guadagnino, nous en avons encore une démonstration. On peut discerner d’ailleurs quelques éléments similaires entre votre œuvre et ce film, des vacances ensoleillés, un milieu social privilégié… Et puis, on pense à l’univers de Françoise Sagan aussi… Serait-ce plus simple de décrire les errements amoureux, ce moment d’une vie, où le cœur fait basculer tout un être dans le monde adulte, lorsqu’il n’est pour décor que l’oisiveté, une vie sans souci et le temps qui passe ? AC : L’adolescence c’est un topos de la modernité, en littérature, au cinéma, dans la photo, etc. Cela fascine. Il y a une phrase importante pour moi, elle est de Hitchcock, et elle tournait toujours dans le coin de ma tête durant la rédaction du roman : « Il vaut mieux partir du cliché que d’y arriver. » La vraie question est celle de la sincérité. Je voulais surtout rendre compte avec amour et sincérité de mes personnages. J’avais confiance en Paul, je savais qu’en le suivant, j’irai vers quelque chose d’authentique et de littéraire, d’atemporel et de moderne à la fois. Du moins d’aller vers quelque chose qui me touche et m’intéresse. L’adolescent est un personnage très populaire, surtout dans le cinéma. J’aime les figures d’ado en vacances. J’aime leur situation dans un temps en suspens où l’oisiveté, les vacances littérales qu’ils connaissent laissent une place énorme aux sentiments, à la poésie. Et que vous parliez de Sagan me réjouit. J’aime son regard critique à la fois cruel et aimant sur le milieu qu’elle décrit, notamment dans Bonjour Tristesse qui est, certainement oui, un ancêtre de mon livre. J’aime ces récits doucement subversifs. Un autre « cousin » serait Clèves de Marie Darrieussecq qui est un livre que j’estime beaucoup.

– de tous les personnages de votre livre, le plus lettré, le plus nonchalant aussi, le plus solaire, sans doute le plus délicat, dont on pourrait croire aussi qu’il est le plus sensé, raisonnable à défaut d’être un garçon sage, et puis il est roux… et là, vous devinez sans doute où je veux aller… dans cet ouvrage, celui qui vous ressemblerait le plus, ne serait-ce pas Arnaud ? AC : Ah ah, non vraiment pas. Il m’amusait d’injecter un peu de rousseur dans mon livre. Cela allait bien à Arnaud, car c’est un trait physique très clivant (je parle d’expérience) certains adorent, d’autres n’aiment pas du tout. Et j’aimais bien l’idée qu’Arnaud puisse être à la fois beau et laid. Après non, Arnaud ce n’est pas moi. Enfin pas plus que les autres personnages. Il y a un peu de moi en chacun certainement, c’est comme lorsque l’on rêve, on est finalement un peu tous les personnages invoqués. Il y a un peu de moi effectivement en Arnaud quand il parle de littérature, quand il pense que le récit d’une rencontre participe aux sentiments qu’on éprouve. Même si peut-être il se trompe. Au final c’est tout de même de Paul dont je me sens le plus proche, même s’il est un protagoniste parfois dur, et parfois quasi antipathique. Quand j’écrivais, j’avais l’impression de devenir lui, ou alors qu’il était là et qu’il me laissait voir ce qu’il vivait et ce qu’il ressentait. Avec lui, j’étais aussi complètement subjugué par Hervé et je comprenais le besoin d’amour énorme que ce jeune homme, Paul, ressentait.

crédit photo : © William Laboury


Les vacances du petit Renard