Hugues Demeusy : Tout d’abord, quelles distinctions doit-on faire entre transsexualité, transsexualisme et transidentité ?

Arnaud Alessandrin : Il est vrai que nous partons souvent de l’hypothèse que ce vocabulaire est acquis pour toutes et tous. Débuter par des définitions n’est donc pas absurde. Le « transsexualisme » (que j’écris et prononce avec des guillemets) renvoie à une construction médicale et psychiatrique qui vise à « pathologiser » les identités trans, au « triage » des demandes jugées comme acceptables ou non-acceptables du point de vue des normes de genre et de sexualité en vigueur. Le « transsexualisme » est donc un terme qui « pathologise », j’insiste, et qui en plus fait souffrir les individus concernés, car elle pousse des identités et des vies à la marge de toute reconnaissance. Le terme « transidentitaire » est quant à lui plus englobant. Ce terme parapluie inclut toutes les personnes en transition, peu importe le type de transition choisie, vécue ou expérimentée. Comme toujours avec le langage, il y a les catégories d’analyse et les catégories d’expérience. Dans le cas des personnes trans, les catégories de l’expérience invalident fortement les catégories médiales.

Est ce qu’on peut dire de ton essai qu’il vulgarise la question transidentaire, qu’il fait le point sur toutes les connaissances acquises à ce jour ?

C’est en tout cas l’objectif initial de ce livre : faire le bilan des connaissances en ce domaine et faire le bilan de mes propres recherches depuis maintenant 10 ans. Pour autant, je ne suis pas certain d’avoir tenu le pari tout au long du livre tant cette question nécessite toujours la maîtrise d’un vocabulaire qui, on l’a vu, ne se donne pas d’emblée comme à lire avec évidence. C’est pourquoi l’éditeur a insisté pour un glossaire en fin de livre.

D’où te vient cet intérêt pour la transidentité ?

Très certainement de rencontres, d’ami.e.s concernées. En 2006, lorsque j’ai commencé à travailler sur les transidentités, l’ensemble des travaux disponibles, à de rares exceptions près, étaient situées dans les bibliothèques de médecine. La sociologie ne semblait pas avoir son mot à dire. Pourtant, les mouvements trans français et les recherches internationales en trans studies convergeaient en un point : la démédicalisation du sujet trans. J’ose espérer que les recherches récentes en trans studies y ont, en partie tout du moins, participé.

On découvre que la première opération de changement de sexe en France, a eu lieu en 1979 (!), que la médecine a défini le changement de sexe vers le milieu du 20ème siècle ? C’est inimaginable !

Arnaud Alessandrin

Oui. Lorsqu’on parle de transidentité, comme de nombreux autres sujets d‘ailleurs, on semble toujours le découvrir pleinement, comme si des pages vierges précédaient l’actualité. A bien regarder l’histoire récente, qu’elle soit médicale et militante de la dernière moitié du XXème siècle par exemple, on constate que l’histoire des transidentités se sédimente lentement, des premières tentatives médicales jusqu’à la cristallisation, aujourd’hui, d’une question trans aux contours juridiques, culturels et politiques. A tel point que les revendications trans et les recherches en trans studies disséminent dorénavant leurs interrogations en direction de thématiques larges et multiples qui ne se cantonnent aux domaines médicales (même si ces derniers restent importants) : les travaux d’Anita Meidani sur la santé globale des personnes trans, ceux de Gabrielle Richard ou Johanna Dagorn sur l’expérience scolaire des mineurs trans ou bien encore les travaux de Karine Espineira en sont quelques exemples.

Il semble pourtant y avoir une effervescence actuellement sur la visibilité des trans, que ce soit dans la mode, le cinéma, même la télévision y va de son personnage trans dans Plus belle la vie…. il était temps ?

Il est indéniable que les transidentités bénéficient d’une visibilité jamais acquise jusque-là. Les militant.e.s trans eux/elles-mêmes ont su, sur les réseaux sociaux notamment, prendre une place centrale dans la mise sur agenda médiatique des problématiques qui sont les leurs.  Les séries, le cinéma, les reportages, la presse papier traite aujourd’hui plus que jamais de ces questions, avec toutefois de nombreux mauvais traitements qui perdurent. C’est à dire que l’augmentation quantitative de la visibilité trans ne correspond pas toujours à une augmentation qualitative de cette dernière. Il convient de souligner aussi que cette effervescence concoure, c’est du moins à espérer, à la banalisation des figures trans dans la culture.

Quels chantiers sont à mettre en œuvre prioritairement pour qu’il y ait un réel progrès sur ces questions ?

Les militantes et les militants répondraient mieux que moi à cette question. Néanmoins, on peut citer quelques fronts qui demeurent fortement actifs dans les revendications des personnes concernées et dans la recherche en trans studies : la qualité des opérations, le maintien de leur prise en charge sous la condition d’une psychiatrisation plus que contestée, la prise en compte juridique et scolaire des mineurs trans (peu importe le type de transition demandée), le développement de recherches sur la santé globale des personnes trans, un chiffrage régulier des actes et propos transphobes afin d’accompagner des actions de sensibilisation et de formation, le soutien (notamment financier) aux associations trans, la pertinence de la mention de sexe sur les papiers d’identité, la santé reproductive des personnes trans et la préservation de leurs gamètes…. Bref, les thématiques et les combats sont nombreux, mais petit à petit il semblerait que les anciens repères normatifs s’érodent et c’est heureux.


Sociologie des Transidentités
Arnaud Allessandrin
Le cavalier bleu