Nico est un comédien argentin tout juste installé à New York. Dans l’attente de trouver un rôle, il enchaîne les petits boulots pour s’en sortir. Sa vie affective et sociale s’en trouve bouleversée. Quand un ancien amant lui rend visite, tout vacille, l’obligeant à se confronter aux raisons de son exil…

Epicentre Films : Quelle est la genèse du film ?

Julia Solomonoff : C’est un film qui m’est très personnel. Je suis arrivée à New York il y a vingt ans. Je suis restée sept ans aux Etats-Unis, avant de rentrer en Argentine où j’ai fait deux enfants et deux films. Je suis revenue quelques années plus tard pour enseigner le cinéma. Je voulais raconter cette expérience personnelle, parler du sentiment d’appartenance à une culture et du désir de se réinventer.

Pourquoi vous êtes-vous installée à New York ?

J’étais venue dans cette ville pour des raisons professionnelles mais des
questionnements personnels plus profonds m’avaient amenée à quitter l’Argentine.
C’était une fuite de nature émotionnelle. Il ne s’agissait pas d’un exil politique, le sujet de mon premier film et une réalité, bien présente dans ma famille.

Y a t-il des éléments autobiographiques dans votre film?

Oui, beaucoup. Je voulais évoquer ce que l’on gagne et ce que l’on perd lorsque l’on s’installe à l’étranger. Cette expérience, très importante dans ma vie, m’a aidée à savoir qui je suis. Elle suscite constamment une question chez moi : qui sommes-nous quand on est privé de sa culture d’origine ? Outre la liberté et la découverte de soi que cette expérience procure, il y a une perte d’identité. La tentation de l’anonymat est forte, surtout dans les grandes villes. Mais plus le temps passe et plus cet anonymat commence à nous ronger de l’intérieur. D’autant plus si on ne parvient pas à trouver sa place. A un moment donné, on a besoin des autres. La culture américaine est très individualiste pour un latino-américain qui a un fonctionnement communautaire. On peut évoluer au sein d’un petit groupe de théâtre ou d’artistes. C’est ce qui nous aide à grandir. Je pense que notre réalisation personnelle ne peut s’accomplir que parmi les autres. C’est ce qui m’a manqué quand je suis arrivée aux Etats-Unis et que j’ai voulu retranscrire dans mon film. Grâce à lui, j’ai commencé à trouver cette communauté qui me manquait tant, mais cela m’a pris vingt ans !

La ville de New York est un personnage du film. Comment l’avez-vous appréhendée ?

Il m’importait beaucoup de m’éloigner des images d’Epinal de la ville, trop belles et trop léchées. C’était tentant aussi de montrer Nico dans les recoins sombres de New York quand il est au plus bas. Pour ma part, je me sens parfois plus triste à New York dans des lieux, illuminés pour les fêtes de fin d’année. Nous avons beaucoup discuté avec le directeur de la photographie, Lucio Bonelli. Nous avons convenu de montrer toujours la ville du point de vue de Nico, quand il est à vélo ou quand il marche dans les rues. On voulait montrer les quartiers qui portent la marque des différents clivages culturels, sociaux mais aussi esthétiques.

New York est synonyme d’invisibilité pour Nico qui semble se dissoudre dans ce décor, passant de la célébrité à l’anonymat…

Après avoir vu New York dans les séries ou les fictions, on a l’impression de connaître la ville mais elle ne nous connaît pas. C’est une invitation à se perdre dans ses rues car on sait qu’on pourra retrouver son chemin. Mais il y a une différence entre visiter New York et y vivre. C’est une ville beaucoup plus dure qu’il n’y paraît. C’est l’expérience amère que fait mon personnage. Il se confronte à cette illusion d’appartenance à une ville qui le rejette.

La caméra de surveillance dans l’épicerie est la seule caméra qui regarde cet acteur qui ne tourne plus. Elle enregistre sa présence sans toutefois le voir. Est-ce que cette absence de visibilité explique le comportement provocateur de Nico ?

Exactement. Tout est dans le titre de mon film : « Personne ne regarde ». Et cet acteur a besoin d’être regardé. Ce que ne fait pas cette caméra. C’est quelque chose que j’avais remarqué quand je suis revenue m’installer aux Etats-Unis en 2009, alors que le pays était touché par la crise. Dans les drugstores ou les supermarchés, on trouve quatre caisses, parfois automatiques, pour un seul employé. Même s’il y a du vol, ça leur coûtera moins cher que de payer des charges sociales. Nico fait donc des performances pour la caméra du magasin. Le seul qui le regarde vraiment, c’est le bébé. Les autres projettent sur Nico une image de succès qui ne correspond pas à ce qu’il est. Le seul être humain qui s’engage dans le regard est l’enfant. Ces caméras de sécurité sont vraiment aveugles car personne ne regarde les vidéos après coup. J’ai été interpellée par ce que Leos Carax disait sur la relation d’amour qu’il entretenait auparavant avec la pellicule et qu’il a perdue avec le numérique. L’ordinateur, le numérique remplacent dorénavant la caméra. Nous, réalisateurs, commençons à penser les films pour le numérique, les smartphones. Nous sommes confrontés maintenant à ses machines qui enregistrent aveuglement, tout le temps, à 360 degrés… c’est effrayant mais aussi urgent de trouver notre position, notre point de vue. Le regard est aussi crucial que le récit.

Acteur, Nico devient aussi metteur en scène quand il reçoit son ami comédien à New York. Il accessoirise un appartement qui n’est pas le sien, s’invente une vie, afin de lui cacher sa situation financière difficile.

En principe, j’évite de mettre en scène des personnages qui sont des acteurs ou des écrivains, de manière à ne pas faire de films trop « méta ». C’est un peu suffocant pour moi. Nico joue différents rôles en permanence. Il pratique son métier d’acteur tous les jours mais personne ne peut vraiment apprécier ses performances. Il le fait pour survivre. Mon film s’assimile, du point de vue de cette lutte contre la précarité, à un survival en milieu urbain. Nico est en partie responsable de sa solitude car il n’arrive pas à se donner à la ville. Il est nostalgique de son histoire d’amour avec Martin et de fait, se trouve incapable d’investir sa nouvelle vie.

Quand Nico se présente aux castings, il ne cadre pas avec les clichés de l’acteur latino-américain. Souhaitiez-vous dénoncer cette situation avec ironie ?

Oui. Je dissuade mes amis acteurs latinos de venir à New York en espérant y trouver
des rôles car même s’ils travaillent leur anglais, il restera toujours une pointe d’accent qui limitera leurs possibilités et leur carrière. L’idée que se fait le cinéma américain des latinos est très cliché, plus qu’au théâtre encore. On ne leur accorde que de petits rôles dans les films. J’ai tourné Nobody’s Watching en pleine élection de Trump, connu pour ses prises de position radicales par rapport aux immigrés, cet écho m’est apparu particulièrement intéressant.

Nico devient un père de substitution pour le bébé dont il s’occupe. Comment avez-vous pensé cette relation que l’on voit grandir discrètement ?

L’enfant permet de marquer le passage du temps dans le film. Au début, Nico le porte contre lui mais à la fin du film, il marche. C’est ce que font les enfants : ils grandissent et ils partent. Nico ne se savait sans doute pas capable d’une telle tendresse. Au début, les parents sont contents car il est très flexible. Une compétition s’établit ensuite entre eux et le baby-sitter de leur fils qui conduit au conflit. Le miroir qu’il leur renvoie est peu flatteur.

Nico interprète un personnage dans le coma dans la telenovela à succès qu’il a quittée. Cet état d’entre-deux traduit-il son rapport au monde ?

Oui, tout à fait. Le coma est un élément mélodramatique dont les telenovelas raffolent. En tant que spectatrice, j’aime beaucoup le mélodrame. Mais en tant que réalisatrice, je rechigne à y recourir. Effectivement, cet état intermédiaire est une métaphore de l’état de Nico.

A la fin du film, Nico se réveille de ce coma. Il accepte une double mort symbolique : celle de son personnage dans la série et la fin de sa relation.

Oui. A la fin, Nico est capable de couper ces liens. Il est symboliquement mort. Je viens du pays des disparus. En Argentine, sous la dictature militaire de Pinochet, on ignorait ce qui arrivait aux gens enlevés… Ce qui explique que dans mon pays, on préfère les défunts aux fantômes. Nico a renoncé aussi à cette idée narcissique du succès. Il s’est libéré de la pression liée à la nécessité de réussir. En acceptant l’échec, il peut enfin renaître. Sa prise de conscience intervient quand il se regarde dans le miroir et se demande ce qu’il fait là. Il perd son temps à New York. Mon film prend du temps pour raconter l’histoire d’un personnage qui n’en a pas.

Dossier de presse d’Epicentre Films


Sortie au cinéme le 25 avril 2018.
Distribution Epicentre Films
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