Nous étions en 1967. Il faisait beau et même chaud en cette fin avril. Le soleil n’était pas du luxe, après cet hiver long, humide qui semblait s’être endormi… Nous étions comme anesthésiés par ce manque cruel de lumière et les idées les plus sombres encombraient nos têtes lourdes.

Alors ce soleil et le ciel d’un bleu limpide nous revigoraient et nous procuraient des frissons de plaisir.

Encore dans mon lit dont j’avais repoussé les draps d’un blanc douteux sur le côté gauche, j’observai mon corps nu, éclairé arbitrairement par les raies de lumière diffusé par les volets fermés. Les moineaux installés dans les arbres bourgeonnant du jardin de curé sous mes fenêtres, chantaient une mélodie qui n’obtiendrait pas la première place du hit parade ; c’était pourtant celle qui m’était la plus familière et qui me donnait du tonus tous les matins.

Ma peau pâle était parsemée de poils noirs et luisants surtout sur ma poitrine que je jugeais un peu creuse, et au dessus de mon sexe, où une toison touffue donnait naissance à un filet de poils menant à mon nombril. Un de mes amants surnommait cet endroit « le chemin de l’amour ». Quelle poésie… J’étais un peu fluet, maigre, vouté sans excès et je mettais souvent en pratique les remarques persistantes de ma génitrice : « Redresses toi Hugo, tiens toi droit ! » Je haussais alors les épaules… mais dès que j’étais hors de la vue de ma mère, je me tenais droit comme un i, avant que mon dos ne s’arrondisse à nouveau, victime de mes pensées vagabondes.

J’allumais ma première cibiche du matin avec un plaisir sans nom. J’emplissais mes poumons de la première bouffée, ce qui provoquait invariablement une toux sèche, mais qui ne tarissait pas cette volupté matinale.

Un verre rempli d’un liquide saumâtre trainait sur le petit napperon qui avait une fâcheuse tendance à s’échapper de la table de nuit sur lequel il était sommairement posé. Je le saisi et trempai mes lèvres dedans. C’était un vieux gin encore tout à fait consommable, d’après ce que je pouvais en constater, n’étant pas un amateur… ni un alcoolique.

Je saisissais le tas de feuilles dactylographiées qui trainait sur la carpette. C’était un manuscrit dont j’envisageais de commencer la lecture hier soir, avant d’être intérromptu par la visite inopinée de James, qui m’avoua en guise d’excuse qu’il avait perdu les clés de son petit appartement de la rue Guisarde, que son agence mettait à sa disposition pendant son séjour parisien. J’avais rencontré ce beau texan, il y a une semaine, dans un bar étroit de Saint Germain des Prés, enfumé et bondé… Ce endroit récemment inauguré était bien fréquenté, par des artistes en tous genres, des gens de la mode, des célibataires à la recherche de l’âme sœur. La musique jazzy permettait de discuter et les fauteuils club en vieux cuir, accueillaient les fêtards épuisés. Une lumière tamisée créait une ambiance propice aux confidences amoureuses… C’est donc ici que je vis entrer un grand blond un peu perdu, le veston en tweed ouvert sur un polo Lacoste vert bouteille, qui révélait un torse musclé très appétissant. Nos regards se croisèrent et je souriait aussitôt à l ‘inconnu qui ne devait pas le rester. Après plusieurs gin tonic, des échanges animés en franglais, puisque le bellâtre était américain, nous sortîmes légèrement titubant, et bras dessus bras dessous, traversâmes le boulevard St Germain désert. Sans résister aucunement, je me retrouvai dans son lit et appréciai la tonicité de ses muscles et sa santé qui le rendait infatigable ! Je demandai grâce épuisé et le quittai avant qu’il ne me supplie de dormir avec lui, ce que je ne supportais pas, n’arrivant pas à trouver le sommeil ailleurs que dans mon lit. Il parvint cependant à me soutirer mon adresse et un nouveau rendez-vous, auquel je ne me rendais pas…

Donc il était devant moi. J’avais enfilé un caleçon en vitesse et peigné en quatrième vitesse ma tignasse brune avec mes doigts, afin d’y remettre un semblant d’ordre.

Je lui proposais un café et en profitait pour allumer une nouvelle cigarette. Il s’assit près de la table et se saisit d’un livre de poche à la couverture déchirée. « Hemingway j’adore ! » baragouina t-il, en surjouant l’extase. Ce qui eut pour effet de m’irriter fortement. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, je le saisissais par le col et l’expulsais de mon studio, tout mannequin qu’il était. Pensant certainement avoir à faire à un fou, je l’entendis dévaler l’escalier sans demander son reste. Mes sautes d’humeur sont connues de mes proches (ils sont peu nombreux) et la colère retombe aussi sec, ce qui fait de moi un personnage totalement imprévisible.

Je me projetai sur mon lit dont le sommier devait lui aussi demander grâce… et me ressaisis du manuscrit abandonné…

J’avais trouvé un peu plus tôt un emploi de lecteur dans une maison d’édition, travail qui me permettait d’aménager mon emploi du temps, puisque je pouvais emmener les manuscrits pour les lire partout où je le souhaitais. Mes cours à la Sorbonne me laissait du temps libre que je rentabilisais avec ce boulot peu rémunérateur, c’est vrai mais qui m’amenait à infiltrer le milieu de l’édition, où j’envisageais de faire mon trou, sans savoir précisément dans quel domaine. J’avais le temps…

Chose étrange, ce manuscrit m’était personnellement adressé. En effet, mon nom figurait sur l’enveloppe en kraft marron et m’avait, en toute logique, était remis, sans que mes supérieurs ne se posent de question… sur ce fait très singulier.

J’avais l’habitude de parcourir ces romans en diagonale, en espérant que mon manque de rigueur ne m’empêcherait pas de rédiger une fiche de lecture pertinente. Jusqu’ici, ca avait fonctionné à merveille…

Je commençais par le premier paragraphe puis passais directement au dernier et revenais ensuite en arrière en laissant le hasard faire son travail…

A nous deux, pensais-je en soupirant…

Je m’appelle Hugo, j’ai 24 ans…

Une sueur froide envahit mon corps.

J’habite aujourd’hui au 52 rue René Boulanger dans le 10ème arrondissement de Paris…

Qui peut imaginer ce que cela fait de découvrir sa propre histoire écrite par un ou une inconnue, qui, je ne tardais pas à le constater, au fil de ma lecture, me connaissait parfaitement.

Mes yeux ne pouvait se détacher de ces pages, que je dévorais avec effroi, l’une après l’autre. Jamais je n’avais littéralement avalé chaque phrases, tout en cherchant déjà à deviner la suite…

Car l’auteur de cette mystérieuse biographie livrait en pature mon passé (admettons) mais encore plus fort mon avenir…

Je n’avais jamais été friand des paris sur le futur et je n’étais pas du genre à fréquenter les voyantes ni même consulter les horoscopes quotidiens… Mais là, comment interrompre ma lecture sans connaître la fin… de ma vie ?

Je me ravitaillai en café et en cigarettes, et repris mon incroyable découverte…

J’avais au préalable scruté, fouillé, retourné dans tous les sens… l’enveloppe en kraft à la recherche d’une lettre manuscrite qui révèlerait l’identité de l’auteur, mais bien-sur, rien.

Je repris ma quête désespérée de ce moi de fiction… je ne savais plus vraiment qui il était…

Un monstre ! Ce que je lu ensuite me donna envie de vomir, de jeter ces pages dactylographiées dans les toilettes… puis de tirer la chasse.

A bout de force, je me dressai hors du lit et jetais violemment le tas de feuilles à travers le studio ; elles retombèrent innocemment sur le plancher tapissant le sol d’une blancheur impure. Je voyais rouge. J’étais pâle, prêt à m’évanouir. J’enfilai je ne sais comment un jean, un polo et une veste puis, dans une ultime tentative de faire disparaître ce manuscrit maudit, je me saisi d’une bouteille d’alcool sur l’évier et la projetai sur les feuilles éparpillées autour de moi. Je craquai une allumette et pendant que le feu s’embrasait, je dévalai les escaliers et fuyai… Je quittai mon quartier, la ville, la France. Je m’abandonnai pour renaitre ailleurs…