En septembre 1981, notre belle capitale se dote d’un nouvel instrument de lutte en faveur de la tranquillité de ses honnêtes citoyens, la bientôt fameuse Brigade des Parcs et Jardins.

Tout est parti d’une interview dans le JDD (dirigé alors par Etienne Mougeotte) : un Parisien y explique qu’il n’est plus possible de se promener tranquillement la nuit dans le bois de Boulogne sans être agressé par des prostitués et des homosexuels sans pudeur !  Afin de ne pas laisser s’installer un tel sentiment d’insécurité, la Mairie de Paris met alors en place dès la rentrée une surveillance systématique des endroits susceptibles d’être fréquentés par cette faune. On crée même des patrouilles à cheval dans les bois, afin de mieux guetter l’intérieur des taillis et des fourrés.

Très vite, 80 agents sont embauchés, dans le but de « protéger la tranquillité des parcs de Paris, en particulier des personnes âgées et des enfants ». Non assermentés, ils ne sont pas habilités à verbaliser, ni même à demander la présentation de papiers d’identité. Les équipes en question ne vont pourtant pas tarder à se sentir pousser des ailes, et à donner raison à l’opposition, qui voit en eux l’embryon de police municipale réclamée par Jacques Chirac. Et  les homos vont en faire les frais.

La nuit du 27 août 1983, une dizaine d’hommes en civil débarquent d’un minicar et investissent le square Barrié, jardin du IVe Arrondissement, sur l’Île Saint-Louis, fort fréquenté la nuit. Jets de grenades lacrymogènes, insultes, les dragueurs nocturnes sont rudement pris à partie. Présent sur les lieux, le militant Jan-Paul Pouliquen a cependant l’idée de relever la plaque d’immatriculation de leur véhicule. Dans les jours qui suivent, on découvre donc que le minicar a été loué par Jean-Pierre Lavaud, inspecteur de la Brigade des Parcs et jardins ! Malgré une plainte déposée par HES, il ne sera pas inquiété. Au contraire, c’est Pouliquen qui se voit convoqué au commissariat. On fait même pression sur lui, lui rappelant qu’il est lui-même agent de la Mairie de Paris…

Le 22 août 1985, encore, vers 3h30, un groupe pénètre dans le square Sully, plaque les dragueurs à terre, les roue de coups. Au moins trois hommes sont blessés. Cette fois encore, un des fuyards repère le véhicule des agresseurs. Lequel véhicule se trouve appartenir… à la mairie de Paris ! Mais une fois de plus, la Brigade ne sera pas inquiétée.

Le nettoyage des parcs et des squares semble une obsession de la droite à l’époque. Début avril 1979, déjà, le député RPR du XIème arrondissement, Alain Devaquet [qui refera parler de lui quelques années plus part quand il sera l’éphémère Ministre délégué à l’Enseignement Supérieur du premier gouvernement de cohabitation] voulait fermer le square Maurice-Gardette chaque nuit, en réponse à une soi-disant pétition de ses administrés qui protestaient contre la « présence de chiens » dans ce jardin…

En mai 1980, surtout, la députée RPR de Paris, Nicole de Hautecloque, avait déposé un projet de loi relative à « la protection de certains lieux publics contre les présumés auteurs d’attentats aux mœurs ou d’incitation à la débauche ». La députée voulait interdire l’accès des parcs aux visiteurs autres que les enfants, les mères de famille et les personnes âgées. Il s’agissait pour elle d’éloigner « les indésirables qui sont particulièrement attirés par des lieux dont la configuration géographique assure un relatif isolement », afin « d’assurer la protection de ces lieux, destinés par nature aux familles et aux enfants, de tenir ces derniers à l’écart du tumulte provoqué par l’évolution des mœurs, face à une société qui se veut de plus en plus permissive. ». Les coupables auraient encouru de 2 mois à 2 ans de prison…

Au printemps 1986, la brigade parviendra aussi à faire fermer le Jardin des Tuileries la nuit, via l’installation d’une grille et le recrutement de maîtres-chiens. Seule la Terrasse du Bord-de-l’Eau et les quais (le fameux « Tata Beach ») demeurent accessibles. Des travaux décidés au prétexte du réaménagement du quartier dans le cadre du Grand Louvre. Mais qui restent le reflet de la volonté de la majorité municipale de mettre fin aux traditions de drague homosexuelle nocturne, comme elle avait mis fin à la drague diurne dans les tasses en les remplaçant par les si « modernes » sanisettes Decaux…

Les pédés ne sont pas les seules populations dans le collimateur des autorités municipales de l’époque. Les prostitué(e)s font aussi partie des groupes visés. A l’été 1983, le bois de Boulogne est « nettoyé », cette fois avec le concours de la Préfecture de Police. En quelques jours, les policiers établissent plus de 1 100 procès-verbaux de prostitution ; et 4 000 « curieux » ou clients potentiels sont aussi interpellés et voient leur identité contrôlée… Dans la nuit du 12 ou 13 mai 1986, le nouveau ministre de l’Intérieur, Charles Pasqua, envoie ses hommes simultanément au Bois de Boulogne et aux Jardins du Trocadéro. Un mineur de 15 ans, soupçonné de tapiner, est même interpellé. Comble de cynisme, l’opération est justifiée par la protection des prostitués, régulièrement victimes d’agressions…

Mais quelle qu’en soit la raison, le but est atteint. Au moins partiellement. Au moins temporairement. Les honnêtes citoyens parisiens peuvent dormir sur les deux oreilles, les homos qui voudraient souiller leurs jardins devront désormais être de plus en plus prudent. Pour ceux qui le peuvent, les rencontres se reportent de plus en plus sur le minitel. Si bien que les autorités finiront là aussi par tenter d’y mettre bon ordre. Mais c’est déjà une autre histoire…