Genres reproduit l’entretien avec le cinéaste et écrivain Christophe Honoré, tiré du dossier de presse de Ad Vitam, qui trace les tenants et les aboutissants de cette histoire générationnelle, celle des trentenaires des années 90, qui lisaient Guibert, Koltès et Lagarce…

Comment résumer l’histoire, la matière de ce film ?

Un premier amour et un dernier amour. Un début dans la vie et une fin dans la vie, à travers une seule et même histoire d’amour, celle du jeune provincial Arthur et de l’écrivain agonisant Jacques. Le film voudrait conjuguer cette association de sentiments : l’élan et le renoncement. L’histoire d’amour racontée précipite deux choses : d’une part les débuts dans la vie d’Arthur, d’autre part la fin de la vie de Jacques. Il est possible
que sans cet amour Jacques aurait vécu plus longtemps, parce qu’il est précipité dans l’idée que sa maladie, le sida, le rend inapte à cet amour, qu’il n’est plus capable de le vivre. Je crois que le vrai sujet du film est là, dans les effets contraires de l’amour. C’est un film qui assume sa part de mélodrame, mais pas tant du côté de l’amour impossible que de la vie impossible.

Cette histoire-là a-t-elle une valeur particulière pour vous ?

C’est toujours un peu dangereux de chercher des explications intimes après coup, parce qu’il y a au fond tout un faisceau complexe de raisons ou de motivations qui vous portent à écrire une histoire. Disons qu’après deux adaptations littéraires, Ovide et la Comtesse de Ségur, je souhaitais revenir à une sorte de réalisme et à une histoire à la première personne : le réalisme du récit
personnel… Le désir premier était vraiment d’écrire une histoire entièrement originale.
D’autre part je voulais faire revivre les années 90. Je voulais me servir de la fiction pour faire revivre l’étudiant que j’étais à cette époque, et faire revivre cette figure de l’écrivain que j’aurais rêvé de rencontrer,

Le film donne le sentiment d’être aussi animé par une volonté de réparation.

Il y a sans doute de ça… et aussi une volonté de consolation. J’appartiens à une génération d’artistes et d’homosexuels pour lesquels aborder la question du sida est particulièrement délicate et compliquée. Parce qu’il fallait sans doute entendre d’abord la parole des malades avant celle de ceux qui ont été témoins sans être victimes. C’était une priorité. Et puis il y a eu un délai, un temps nécessaire avant d’oser prendre la parole…
Aujourd’hui encore, je me sens inconsolé de la mort de gens que j’ai connu et de ceux que je n’ai pas connu mais que j’aurais rêvé de rencontrer, et qui continuent toujours à m’inspirer. Ils ont provoqué chez moi le désir de cinéma et de littérature, mais je n’ai jamais pu envisager sinon une transmission du moins une rencontre avec eux et, aujourd’hui, je le ressens toujours profondément comme un manque. Ce film n’est pas pour moi une manière de combler ce manque, peine perdue, mais de faire revivre ce manque de manière romanesque et de m’offrir par la fiction la possibilité d’une rencontre qui n’a pas eu lieu.
Le manque de ces artistes disparus est douloureux pour moi. Pas de nouveau livre de Guibert, pas de film de Demy, pas d’article de Daney sur le cinéma d’aujourd’hui… C’est cruel. Ça me donne du chagrin. Mais c’est aussi handicapant dans mon travail de cinéaste ou d’écrivain.  Je me suis mis presque naturellement à relire Hervé Guibert, Bernard-Marie Koltès, Pier Vittorio Tondelli, Jean-Luc Lagarce… Toutes sortes de récits évoquant le Sida ou lui faisant face. Je me suis senti animé par une forte et belle envie d’écrire, qui aurait aussi pu donner naissance à un roman puisque je ne me posais à cet instant aucune question de mise en scène.

L’écriture, du coup, a-t-elle aussi été vive et rapide ?

Progressivement, les personnages de Jacques et Arthur ont aussi convergé : c’est un peu le même personnage à deux moments de sa vie. Dans les yeux du plus jeune, l’autre est un modèle, une aspiration. Dans les yeux de Jacques, Arthur est une évocation de sa propre jeunesse, presque un souvenir.
La reconstitution est aussi construite par un bouquet de citations et références culturelles, une très riche toile de fond où vibrent beaucoup de musiques, de chansons, de films, de livres, d’affiches.
Tous les cinéastes, tous les artistes, ont la volonté à un moment ou l’autre de se trouver des filiations, des pères, sans prétendre hériter de qui que ce soit.
Nous nous exprimons librement, certes, mais nous sommes orphelins, sans appui.
Reconstituer les années 90 c’est travailler sur un temps non-révolu, et c’est beaucoup plus compliqué, finalement, que lorsqu’il s’agit de costumes du 18e siècle. L’idée générale de la direction artistique était de recréer un temps sans le reconstituer. Dans ce cadre, les références culturelles sont très utiles. Les citations, les films évoqués dans Plaire, aimer et courir vite , et même les piles de livres que l’on voit dans les chambres sont vraiment puisées en ligne directe de ma jeunesse.
Je crois beaucoup que nous sommes formés, influencés, dans nos manières de ressentir et de penser, par les livres lus, les musiques et chansons entendues, par les films qui ont compté dans nos vies. Par un effet de reconnaissance sporadique chez le spectateur, le film produit ainsi un travail un peu Proustien sur la mémoire et les madeleines qui sont en chacun de nous.
De plus, plutôt que s’embêter à reconstituer minutieusement les décors en convoquant toutes les voitures et menus détails qu’il faut, j’ai pu vérifier qu’un livre, une affiche, une musique fabriquent des choses en termes plus intéressantes de mises en scènes… Les années 90 sont pour moi une époque non-révolue. Je dois admettre avec une certaine difficulté que vingt ou vingt-cinq ans ont passé et je n’arrive pas à accorder la vivacité de mes impressions de l’époque à cette distance qui me semble folle. Souvent, je me demande pourquoi ces soirs de jeunesse restent plus vivaces en moi encore aujourd’hui que ce qu’ai j’ai vécu ensuite.

La suite et la fin de cet interview sont à découvrir sur le dossier de presse du film.

En projection à Cannes et en salle dans toute la France le 10 mai 2018.
Distribution Ad Vitam