Pour quatre Français sur dix, la responsabilité d’un violeur est « moindre si la victime se montre aguichante » – que recouvre ce terme ? c’est variable et contestable à l’infini ! – et « pour deux sur dix, un « non » veut souvent dire un « oui » ». Une sorte de distinction morale, en somme, entre le « vrai » viol et le viol « cool ». N’a-t-on d’ailleurs pas lu dans les médias, au moment de l’affaire Dominique Strauss-Kahn : « Il n’y a pas mort d’homme » ; c’est « un troussage de domestique ». Ou encore : « Un viol, c’est avec un couteau ou un pistolet. »

De façon consciente ou non, la « culture du viol » est intégrée dans nos schémas de pensées, conditionnant nos jugements et érigeant en « véritable système » des mécanismes pourtant totalement erronés voire d’une injustice horrifiante. « Banalisation » des violences sexuelles, « stéréotypes de genre, impunité des agresseurs, culpabilisation des victimes » : Noémie Renard souligne, avec une grande justesse, à quel point le viol doit être dépouillé de toutes les idées reçues qui en déforment la perception, générant ainsi une certaine forme de laxisme crasse. En témoigne la tribune publiée en janvier 2018 dans le journal Le Monde, signée par 100 femmes revendiquant la « liberté d’importuner » – et taxant la vague féministe suscitée autour des mots-clés #balancetonporc et #moiaussi de « puritanisme », « morale victorienne », « vague purificatoire », etc.

Dans son brillant essai, préfacé par l’excellente Michelle Perrot, historienne et professeure émérite d’histoire contemporaine à l’université Paris-Diderot, Noémie Renard offre « une somme de savoirs classiques (la sexologie par exemple) passés au gril de la déconstruction et des paroles nouvelles, venues des profondeurs d’un silence qui a si longtemps refoulé la souffrance honteuse des corps violés ».

Commençons par le commencement : « Les victimes de viol » sont avant tout les femmes et les enfants : 80% sont de sexe féminin – et une majorité de 56% a subi sa première agression sexuelle avant l’âge de 18 ans. On notera que pour les garçons, ce dernier pourcentage monte à 76%.

Qui sont les violeurs ?

Contrairement aux idées reçues, « plus de 70% des viols et tentatives de viol » sont commis par « un conjoint, un membre de la famille ou un proche ». On est bien loin de la croyance selon laquelle un viol doit être perpétré par un « inconnu » sous la menace d’une arme !

Par ailleurs, ôtons-nous de l’esprit que les violeurs sont issus de milieux « défavorisés » : « gendarme, chanteur, cuisinier, cheminot, médecin, archéologue, marin, agriculteur, etc. », la « violence sexuelle est présente dans toutes les catégories sociales » – et n’est en aucun cas « l’apanage des hommes pauvres ».

Il est également faux de croire que les viols sont commis par des déséquilibrés mentaux (moins 7% des suspects).

Surtout, surtout : les hommes qui commettent des agressions sexuelles ne sont pas en manque de sexe : « Dans une enquête menée sur 114 violeurs condamnés, 89% déclarent avoir eu des rapports sexuels consentis au moins deux fois par semaine avant leur incarcération. » Dans nombre de cas, le viol ne relève pas d’une « pulsion incontrôlable ». Noémie Renard nous explique que « différents travaux de psychologie sociale confirment [qu’il] est le fruit d’une décision rationnelle, dépendant d’un rapport bénéfices/risques ». C’est majoritairement un « acte calculé, souvent prémédité ».

Et, last but not least, les « accusations » de viol « mensongères » (dans un but mercantile ou celui de nuire) « ne concerneraient que 2 à 10% des plaintes ».

Le livre de Noémie Renard attire aussi notre attention sur les conséquences, souvent minimisées, des violences sexuelles sur la santé. Les séquelles psychologiques (dont je peux à titre personnel témoigner – voir le lien ci-dessous*) sont innombrables : troubles anxieux ou dépressifs, troubles du comportement alimentaire, Tocs, syndrome post-traumatique, problèmes digestifs, gynécologiques, maladies cardiovasculaires, etc. Sans parler des addictions à l’alcool et/ou aux drogues, notamment lorsque l’agression sexuelle a été perpétrée durant l’enfance.

Vous l’aurez compris : cet ouvrage contient mille et une informations précieuses qu’il est impossible à résumer ici, mais qui sont d’une importance fondamentale si l’on veut enfin espérer enrayer cette « culture du viol » colportée de bouche à oreille de façon fausse et insidieuse, parfois par les femmes elles-mêmes : Catherine Millet (cf également le lien ci-dessous*), commentant en 2011 l’affaire DSK, déclara : « Tant qu’un homme n’est pas muni d’une arme, d’un couteau ou d’un revolver, une femme peut toujours se défendre. »

Eh bien ! rien n’est plus faux. La plupart des victimes ne « résistent pas du tout à leur agresseur et seulement 19% résistent tout au long de l’agression. » Il s’agit d’un état de « sidération » : les femmes sont « frappées de paralysie au moment des faits ». « La victime se retrouve dans la même situation qu’un lapin traversant une route de nuit et qui est pris dans les phares d’une voiture : figé, tétanisé, incapable de réagir, il se laisse écraser par la voiture », explique la docteure Emmanuelle Piet.

En réalité, c’est la totalité de la vision de la sexualité que le livre de Noémie Renard nous permet de reprendre, rectifier, refonder.

Des solutions concrètes sont proposées – pour mettre fin à la culture du viol : « Les enfants devraient recevoir dès l’école maternelle et de manière obligatoire une éducation à l’égalité femmes-hommes », car aujourd’hui encore, « on demande aux filles d’être discrètes, de prendre soin des autres et d’éviter les conflits. Elles apprennent à plaire plutôt qu’à désirer. Les garçons, eux, sont éduqués à être combatifs et à s’affirmer. » L’idée est encore trop souvent répandue que les « vrais hommes » ont des « besoins » sexuels importants, « qui doivent être satisfaits ».

L’ouvrage En finir avec la culture du viol, très documenté et d’une grande clarté, devrait être sur toutes les tables de nuit et diffusé dans tous les établissements scolaires. Au-delà des précieuses données dont il nous enrichit, il nous glisse l’espoir d’un jour prochain où les femmes cesseront d’être « réduites à l’état d’objet sexuel et systématiquement renvoyées à leur apparence physique ». La fin des « modèles positifs desquels il faut se rapprocher (la bonne épouse, la bonne amante) ou des contre-modèles qui servent de repoussoirs (la mégère, la coincée, la frigide) », pour une « bataille plus large contre les inégalités sociales ».

Tout cela commence – ici et maintenant – par la lutte contre « la culture du viol » dont Noémie Renard nous donne toutes les clefs. L’excuse de l’ignorance ne pourra donc plus être avancée !

Martine Roffinella, écrivaine et chroniqueuse

En finir avec la culture du viol – Noémie Renard. Préface de Michelle Perrot. Éditions Les petits matins, 12 euros. Noémie Renard anime depuis 2011 le blog Antisexisme.net.

*Pour celles et ceux que cela intéresse, le lien ci-après vous aiguillera sur ma lettre ouverte à Catherine Millet http://genres.centrelgbtparis.org/2018/01/13/non-madame-millet-on-ne-sort-dun-viol-dune-grippe/