Ni tout à fait narratif ou exclusivement descriptif, il y a quelque chose de semblable au manifeste, à la déclaration, comme la volonté de témoigner de son attachement, son abandon, décrire le règne sans partage, d’un être, d’un corps, au moins autant aimé, que désiré, adulé. Un récit, comme la trace d’une passion, comme pour graver dans le marbre, ce que l’on ne dit pas (il est à ce sens presque paradoxal, que ce livre ne soit disponible qu’au format numérique…) Où chaque geste, chaque instant du quotidien se vit avec la plus absolue des intensités, presque comme une chance d’être avec lui… L’objet de ces émois, et c’est là que cet objet littéraire se singularise, c’est le photographe, modèle et acteur Pierre Guerot, dont les autoportraits, comme autant de micro-fictions, prennent le relais des mots, mais sont aussi le moteur des divagations de l’auteur Frédéric L’Helgoualch…

– On a autant l’impression à la lecture de ce texte, d’un dialogue, que d’une interaction évidente entre l’écrit et l’image. Comment avez-vous travaillé cela, avez-vous écrit votre texte en fonction des photos que Pierre Guerot vous a proposées ? Ou les avez-vous choisies avec, déjà, l’idée de là où vous vouliez aller? Ou s’agit-il encore de clichés spécialement réalisés pour ce projet ? Frédéric L’Helgoualch : Ça me touche que vous le souligniez. Cette interaction était notre idée de départ. Elle est même l’essence du livre. À vrai dire, nous ne voulons pas forcément trop révéler nos «petits secrets »(ce qui peut paraître ironique lorsqu’on parle de « Pierre Guerot & I », qui dévoile justement beaucoup). Mais disons que ça s’est fait vraiment naturellement, sans aucun plan établi. C’est vraiment l’alchimie entre Pierre et moi qui a, au fur et à mesure, amené à cet équilibre entre l’image et le texte. Chacun de mes textes à partir d’une de ses photos donnait lieu à d’intenses échanges entre nous. Je découvrais des facettes de lui lors de chacun de ces échanges et cela, sans que je le réalise alors, nourrissait la suite. Pierre ne proposait pas de photos, il me laissait prendre celles que je voulais. Totale carte blanche. Quant à l’idée de savoir où nous voulions aller, nous savions que nous voulions faire naître un objet érotique ne tombant ni dans la vulgarité, ni dans la mièvrerie. Mais nous n’avions pas prévu que notre découverte mutuelle influencerait autant notre travail. Et finirait par créer une histoire entière. En ce sens que nous sommes, au niveau du texte, co-auteurs. Car ce qui a construit et qui irrigue ce livre est la relation atypique que nous avons créée au jour le jour. 

– Il y a dans la place, quasi schizophrénique, que vous occupez dans ce texte, une chose fascinante, puisque vous en êtes à la fois, le sujet principal, oserais-je même dire le seul vrai sujet, et donc tout en vous auscultant, en vous déshabillant, c’est plusieurs rôles que vous endossez… à la fois personnage de fiction autant que co-auteur, puisque vous êtes l’objet et le réalisateur des clichés vous mettant en scène, vos photos comme autant de têtes de chapitres… Avez vous pris conscience lors de l’élaboration de ce projet, de l’étrangeté de votre rôle ? Pierre Guerot : Je trouve votre question tout à fait intéressante puisque totalement contemporaine à la société actuelle. En effet, la place importante que possèdent aujourd’hui les réseaux sociaux prônant le culte de la beauté, du talent, de la bonne hygiène de vie et autres diktats poussent la plupart des personnes à devoir conjuguer plusieurs personnalités ; ce qu’ils sont et ce qu’ils désirent exposer au monde les entourant. Me concernant, je ne qualifierais pas les deux rôles, sujet principal et co-auteur, comme scindés et donc synonymes d’un comportement schizophrénique. Frédéric et moi-même avons réussi à ne faire qu’un, devenant spectateurs de nous-mêmes. Notre travail ainsi que notre fusion artistique et amicale m’a permis de transcender cette dualité existante entre mon moi profond et l’image que j’aime qu’il s’en dégage, destinée au monde qui m’entoure. Ce surprenant mélange d’introspection et de désir de plaire tout en se mettant à nu m’a permis d’être le Pierre sexuel asexué, l’extraverti introverti, le doux colérique ou encore le mâle féminin. Cette expérience éprouvante et nouvelle vécue avec Frédéric m’a fait comprendre que nous sommes tous à la fois maîtres et sujets de nos vies. Nous arrivons donc à être nous-mêmes en acceptant le regard que les personnes nous entourant pose sur nous. En acceptant de me mettre à poil, et non pas seulement au sens premier du terme, et en me laissant guider par le regard bienveillant et percutant de Frédéric, j’ai réussi à atteindre une certaine objectivité et un recul presque instinctif me permettant d’assumer pleinement ces deux places et de protagoniste et de voyeur, ne faisant au final qu’un. J’ai pu explorer mon moi profond tout en désirant qu’il soit exposé tel qu’il est au monde qui m’entoure, et ce, sans en avoir peur.

–  Intime et public, réel et fictionnel, et comme dans un renversement de l’ordre classique des choses, à l’impudeur du corps vous opposez le secret des âmes, je m’explique, du corps de Pierre, vous détaillez, vous décrivez chacun des renflements, chacun des soubresauts, chacun des muscles… puis vous vous éloignez, vous esquivez quand vous vous laissez aller à l’évocation de ses peines ou de ses joies, c’est dans ces passages que votre récit se fait le plus pudique, comment cela s’est il imposé à vous que de traiter de la psychologie de votre héros par l’unique biais de son corps, de ses gestes et sa sexualité ? Frédéric L’Helgoualch : D’abord, Pierre est naturellement très sexuel. Ha ha. La sensualité occupe une place importante chez lui, dans la vie comme dans le rôle qu’il joue sur les réseaux sociaux. Il peut poser en jogging, un sac poubelle à la main, les yeux cernés et la tignasse en bataille : il sera sexe, c’est ainsi. Donc, comme il est à l’aise avec ça, la question de la gêne par rapport aux mots crus posés sur ses photos dévêtues ne se posait pas. Même si nous nous sommes censurés parfois, sur certains textes qui allaient trop loin (et que nous avons gardé pour nous).  Après, il y a plusieurs éléments. Tout d’abord, nous ne souhaitions pas faire un livre trash, où seuls les corps et leur jouissance importaient. Il y a de très bons livres pornos qui existent. Par contre, décrire un couple qui fait l’amour, le plaisir que chacun éprouve, seconde par seconde, les idées salaces, les jeux de rôle : ce n’est pas impudique. C’est beau, c’est la vie. Il se trouve que les photos de Pierre, en elles-mêmes, racontent toujours une histoire. Même sans mes textes. Il dévoile son corps mais jamais entièrement. Vous dites « à l’impudeur des corps, vous opposez le secret des âmes » : oui, c’est joliment dit et c’est tout à fait ça mais, de la même façon, cela s’est fait naturellement. En symbiose, sans même avoir à en débattre. La vraie pudeur se situe là. Vive les corps libérés, vive les belles plastiques affichées, les beaux mecs en jock sur le web s’ils veulent, fiers de leurs atouts, qui cherchent les regards 2.0 pleins de désir des autres mais, il faudrait être fou pour en plus exhiber sa vie intérieure. Il a cette pudeur-là. Je l’ai également. Donc… Des portes sont tout de même ouvertes, sur les démons, les peines, du personnage qu’incarne Pierre. La dépression, l’insécurité. La boulimie de sa propre image qui révèle une fêlure profonde. Mais ces thèmes ne devaient pas étouffer sa sensualité à fleur de peau ni celles des textes. Alors ils se mélangent et… donnent ce petit livre érotique dont nous sommes particulièrement fiers car il est nous, vraiment. Le fantasme sur un beau mec qui se montre, la rencontre, la passion (et ses expériences hot), le couple ; puis la jalousie, l’équilibre (qui passe par le sexe, oui). On a voulu raconter une histoire entre deux hommes via la sensualité, de la manière la plus décomplexée possible. C’était aussi un doigt d’honneur adressé aux excités période « Manif pour Tous ». Et les liens que nous avons noués ont ajouté ce petit quelque chose d’indéfinissable à l’ensemble. Une osmose qui transparaît et fouette encore plus l’imagination, je crois, qui dépasse et les photos, et les textes. J’espère, en tout cas, que c’est ce qui ressort du livre !

crédits photos : © Pierre Guerot


Pierre Guerot & I