Le photographe, mais aussi sculpteur et désormais auteur, Marc Kiska livre un récit des plus percutant, tant sur la forme que sur le fond. Il y a en effet dans ce roman, une volonté de manier et d’user de différents niveaux de langages, comme pour mieux faire tourbillonner son lecteur. Puis, il y a aussi, et surtout, cette galerie de personnages aux pulsions et passions souvent incontrôlables, et qui donne à ce texte tout son relief. Et pour aller un peu plus loin, nous avons pu nous entretenir, avec l’auteur.

– Vous êtes photographe, et ce qui de prime abord semble singulariser votre travail, c’est, il me semble, cette trame hyper narrative, ainsi ce glissement de l’image aux mots apparaît quasiment évident. Avez-vous éprouvez, lors de l’écriture de votre roman, un processus similaire à celui de la fabrication d’une photographie ? Marc Kiska : Je me suis mis à photographier il y a une quinzaine d’années pour illustrer mes nouvelles. Ces textes étaient déjà très visuels de par les nombreuses descriptions et les rares dialogues. Je m’attardais sur les lieux et les corps souvent entremêlés, sur des instants plutôt que de creuser la psychologie des personnages par exemple. J’écrivais des histoires de style fantastique à la Poppy Z. Brite, d’autant plus visuelles car aucune limite n’était imposée à l’imagination. Mon roman lui est plus terre à terre, je veux dire plus classique dans la trame et le cadre, plus réel. Je voulais qu’il soit pris au sérieux, qu’il ait plus d’impact, mais j’ai effectivement gardé cette façon de narrer très visuelle, comme si je fabriquais des photos. J’aime les atmosphères fortes et étranges qui entraînent, j’aime les personnages hors-normes, mettre en scène le corps et la sexualité, une sorte d’esthétisme très présente dans mon travail – une « sorte » – car ce que je fais ne fait pas référence aux canons de beauté. Je suis observateur et rêveur, souvent mes idées se matérialisent sous forme d’images et il m’est important d’arriver à les retranscrire d’une manière ou d’une autre. C’est la fibre de mon travail et ce qui le rend si singulier, je suppose.

– boue, café, chocolat, sueur, sperme, urine, salive, épiderme… vous jouez avec les sens, tantôt visuel, puis tactile, sensuel, olfactif, enivrant… c’est tout un panel de sensations, d’instincts, que vous déroulez dans ce texte et qui cohabite avec ce style parfois cru, ces phrases courtes, ces passages de langages parlé… là aussi comme lorsque l’on compose une image, avez-vous pris soin de doser et de mesurer tout cela ? Ne vous est il pas apparu un sentiment de dangerosité à manipuler ainsi lubricité et lyrisme ? MK : J’ai écrit « Les Vestiges d’Alice » sur une période de huit ans. Il a changé plusieurs fois de forme et de style, et il y a eu, comme vous l’avez remarqué, un long travail de dosage entre le côté trash et son versant poétique. J’ai eu beaucoup de mal à faire la part des choses, parfois bloqué du côté du lyrisme comme lorsque j’écrivais plus jeune, pour ensuite me retrouver prisonnier à l’autre extrémité – une nouveauté – et évidemment jamais satisfait. La balance s’est faite lors des nombreuses relectures et corrections. J’ai travaillé comme à mon habitude dans mon coin, en oubliant presque le monde extérieur et le qu’en-dira-t-on, j’ai mis mon essence là-dedans. Achevé, j’étais sûr que le manuscrit serait refusé par les maisons d’édition. En attendant les refus, je me suis préparé à l’autopublier et à produire moi-même les livres. J’ai acheté du matériel, construit une presse, etc. J’allais fabriquer une maquette lorsque j’ai reçu la réponse positive des éditions Tabou qui m’a sidéré. Ça n’a pas empêché ce sentiment de dangerosité de me prendre à la gorge à la publication du roman. J’étais sorti de ma bulle et je revenais à la « réalité », tout ça allait devenir public et j’appréhendais les réactions négatives, en partie à cause du style justement. J’ai vraiment été surpris qu’il soit aussi bien accueilli !

– la passion amoureuse, la sexualité, dans une littérature (et j’ai souvent pensé à Eric Jourdan en vous lisant) disons « d’inspiration homosexuelle », mais pas seulement d’ailleurs, se vit souvent à l’extrême. Une brutalité, une maladresse comme le corollaire des relations de vos personnages entre eux (même si le personnage de Gaël semble quelque peu échapper à ce schéma) comment s’impose un tel choix ? MK : Dans mon roman j’aborde des thématiques dures – homophobie, oppression des jeunes, refus du conformisme… – et le choix de la violence n’en a pas réellement été un. Lorsque l’on aborde ces sujets-là, je pense que la violence est inévitable. Cette brutalité n’est que le reflet de la réalité et peut-être que les dangers pesant constamment sur une relation homosexuelle rendent la passion amoureuse d’autant plus fortes. Une relation homo se vit souvent dans la peur, la violence ou la honte, victime de discriminations, à des niveaux différents bien sûr, cela peut être sous-jacent. Pourquoi par exemple hésite-t-on à se tenir la main en public ? Dans mon roman mes personnages sont sur une corde raide qui peut lâcher à tout moment, alors ils vivent à l’extrême suivant le schéma qu’ils connaissent. Certains passages du bouquin font écho à des vécus, qu’ils soient violents, passionnés ou sexuels, c’est pour cette raison qu’il m’a semblé important de parler de cette extrémité, parce encore une fois elle existe belle et bien. Et puis il ne faut pas oublier que mes personnages sont pour la plupart des ados, ce qui rajoute du piment à la chose, il y a le bouillonnement des hormones, la « première fois », le sentiment d’amour interdit, d’amour absolu, etc…

– crade mais précis, clinique puis de nouveau presque poétique, classique jamais trop longtemps, vos phrases soufflent le chaud et le froid, vos personnages semblent n’être que pulsions, qu’il s‘agisse de sexe ou de sentiments… c’est un livre où tout ne semble toujours qu’en équilibre (d’ailleurs vos personnages chutent souvent, ivres, drogués, mais aussi dans les bras de l’un de l’autre…) on les sent paradoxalement désabusés mais avec de la volonté, vous partagez cette idée ? MK : Face à un monde en péril, avec toutes les horreurs qui nous entourent – à tout niveau – j’allais dire que l’on ne peut être que désenchanté. Au fond de moi repose le sentiment d’un avenir très sombre. Je me laisse parfois complètement aller, je m’évade par divers moyens parce que je supporte mal ce climat de destruction et de haine omniprésente, mais il y a un revers à tout. Il y a de nombreuses et belles choses qui me poussent à avancer. Cette dualité est très palpable dans mon roman, ce sentiment d’incertitude, de déprime contrebalancée par un peu d’espoir, d’amour et de lutte. Le personnage de Max refuse d’accepter son amour pour Henri parce que la société lui a appris qu’être pédé c’est mauvais. Il est tellement ancré à cette idée qu’il en devient un être plus vide qu’amer au final. Henri lui suit ces passions. C’est cette volonté de réaliser ses rêves, de croire en quelque chose de beau et de puissant qui le pousse vers l’avant, mais à contre-courant de la société qui elle cherche en l’en priver. C’est une thématique récurrente du roman. Mes personnages sont plongés dans cette zone charnière, entre cette société patriarcale et ce qu’elle tente de faire d’eux (des machines ?), et leur individualité.

– alors bien sur, il y a de la transgression, mais le plus intéressant peut-être, ce sont les différents niveaux que cela recouvre, des personnages transgressifs, des personnages hors-cadres, des règles qui ne sont que rarement suivies, des égoïsmes qui se côtoient plus qu’ils n’interagissent… Vous êtes d’accord si je qualifie, finalement, votre texte du récit à la fois d’une transition et d’une résistance, mais toujours par le biais d’une transgression ? MK : Dans le contexte du roman, tout comme la violence ou la passion extrême, la transgression était bien sûr elle aussi inévitable. Elle recouvre plusieurs niveaux car j’ai cherché à montrer qu’une transgression n’est pas forcément mauvaise. On juge trop facilement les personnes qui sortent du cadre, ou les actes dits criminels, mais on oublie que le mauvais n’est pas toujours là où nous apprend à l’attendre, loin de là.

– Vous jouez avec les images, avec les codes qui sans cesse vacille de l’alacrité d’une tasse de chocolat à l’âcreté du café, d’un monde de l’enfance sublimé ( le titre même de votre ouvrage, les Dragibus et les Playmobils, mais aussi Gaël, ce garçon roux qui court nu dans les bois, et là on pense à une sorte de Peter Pan…) à celui des adultes débarrassé de toutes illusions (les descentes de flics, la réalité de l’argent-roi, la mort aussi, autant de thèmes que l’on croise dans votre texte)  Allez vous poursuivre votre travail, que ce soit littéraire ou photographique, dans cette direction ? MK : Avant la publication des « Vestiges d’Alice », j’ai travaillé sur une série de photos, « D-Programmed », dont la couverture du roman fait partie et qui illustre ces deux mondes (enfant sublimé/adulte désillusionné). Je vais probablement continuer dans cette direction, mais je ne me donne pas d’objectif précis, je n’aime pas être limité. Mon travail sculptural, lui, est pour le moment axé là-dessus. Côté littérature, j’ai commencé à écrire un nouveau roman qui devrait être très différent des « Vestiges d’Alice ». On sera plutôt plongé d’un côté, celui du monde de l’enfance sublimée (celui de Gaël qui court nu dans les bois), qu’entre le chaud et le froid, avec moins d’opposition, de violence, très peu de sexe, mais des sujets très forts. Finalement, la dualité chaud/froid est peut-être déjà là : un récit beaucoup moins brutal, mais qui renfermera des sujets dérangeants.

Crédits photos :

  • Programmed (détail), © Marc Kiska
  • Pedagogy, © Marc Kiska
  • Puer Aeternus Birthday, © Marc Kiska

Les Vestiges d’Alice

 

 


à voir aussi…