Bonjour Hervé Joseph, tu es « conseiller historique » du film de Yann Gonzalez, « Un couteau dans le cœur », dont l’intrigue se passe dans le milieu du porno gay de la fin des années 70. Comment es-tu arrivé sur ce projet et comment cela s’est-il passé ?

À l’occasion de la sortie du « Dictionnaire des films érotiques et pornographiques français en 16 et 35 mm », dictionnaire sous la direction de Christophe Bier pour lequel j’étais un des contributeurs et superviseur des films homos, une soirée spéciale, « La Nuit de la grande chaleur », a été organisée à La Cinémathèque française le 11 juin 2011. Trois films étaient programmés dont « Maléfices pornos » (Éric de Winter, 1978) produit par Anne-Marie Tensi (AMT). Yann Gonzalez était présent et, de cette soirée, est née l’idée de réaliser un film autour d’Anne-Marie Tensi. J’étais en train de réaliser le film documentaire « Mondo Homo: A Study of French Gay Porn in the ’70s » (2014) où un chapitre est consacré au cinéma d’Anne-Marie Tensi et de Loïs Koenigswerther.

J’ai alors travaillé avec Yann Gonzalez pendant plusieurs mois, avant l’écriture du scénario, où je lui ai fait rencontrer réalisateurs, acteurs, techniciens, qui les avaient connues et qui, pour certains, avaient déjà témoigné dans « Mondo Homo ». De nombreux éléments biographiques se sont dégagés de ces entretiens. Cependant, Yann ne souhaitait pas écrire un film strictement biographique et il a préféré par la suite développer un scénario thriller giallo (érotisme + horreur) en incorporant une intrigue fictive. Une analyse approfondie du film permettrait de démêler sa structure hybride biofiction. Ainsi Anne-Marie Tensi y est devenue Anne Parèze (référence à Emmanuelle Parèze, actrice de « L’Essayeuse »), Benoît Archenoul, bras droit d’Anne-Marie Tensi et réalisateur de nombreux films qu’elle a produits est devenu à la fois Archibald (Nicolas Maury) et José (Noé Hernández). « Le Tueur homo », film qu’Anne Parèze réalise dans « Un couteau dans le coeur », a bien existé et il fait partie des films perdus produits par AMT (Francis Scalveau, 1979).

Le personnage de productrice de films gays interprété par Vanessa Paradis est inspiré d’une femme ayant trusté le porno gay des seventies. Peux-tu nous en parler ?

Anne-Marie Tensi était réalisatrice et productrice, d’abord d’un film érotique : « Nelly, pile ou face » (Charlotte Rogers, 1976), puis de films pornographiques hétéros puis homos (sous les pseudos Job Blough, Anthony Smalto et plein d’autres). Elle a aussi été réalisatrice de pornos hétéros pour le producteur Georges Combret. Elle a produit ou réalisé 101 films entre 1976 et 1983 et elle possédait plusieurs cinémas à Paris (La Marotte, le TCB 42…) et un à Marseille, tous spécialisés dans le porno homo. Lesbienne, elle a partagé la vie de Loïs Koenigswerther, une monteuse d’origine américaine, du milieu des années 60 jusqu’à leur rupture vers 1978. C’est cette rupture qui sert de ressort au film de Yann. Anne-Marie Tensi est décrite comme une femme d’affaire impitoyable qui habitait les beaux quartiers. Souvent très alcoolisée, elle ne se souciait que peu de la qualité du cinéma qu’elle produisait. Dans les dernières années, ses films résultaient de collages de séquences provenant de ses anciens films, produisant des métrages sans vraie queue ni tête (« Suçomanie », Job Blough, 1982). Née en 1942, elle est morte en 1994, malade de diabète et amputée d’une jambe. Elle affichait un certain mépris pour les homosexuels qu’elle mettait en scène, allant jusqu’à nommer ses personnages Femmelette et Omelette (« L’Homme femelle », Job Blough, 1978).

Tu possèdes une réelle expertise du porno gay. Comment est né cet intérêt ?

Quand nous avons commencé à travailler au film « Mondo Homo », dès 2008, consacré au porno homo français des années 70, celui qui sortait encore en salle et était visé par le CNC, tout était inconnu, perdu… épars. Nous avons dû reconstituer toutes les filmographies, comprendre qui se cachait derrière tel ou tel pseudo, retrouver les copies qui existaient encore. C’est cette longue expérience qui a duré plus de 5 ans qui m’a fait connaître ce cinéma-là. Du porno gay, je ne connais bien, finalement, que cette période.

Peux-tu nous parler de ce cameraman emblématique auquel tu vas consacrer un film (auquel le film de Yann Gonzales fait un joli clin d’œil avec le personnage de François Tabou) ?

Je suis en train de réaliser un film documentaire (« About François ») consacré au directeur de la photographie François About (1939). François, après avoir suivi les cours de l’école Louis Lumière, a travaillé avec Maurice Pialat, Philippe Garrel, Marcel Carné, Jean Marais, Jean Genet… C’est lui qui a filmé presque la totalité du porno homo français de cette époque (Jacques Scandelari, Norbert Terry, Philippe Vallois, Jean Estienne, Francis Savel, Jack Deveau, Wallace Potts…). Sa filmographie est riche de 150 titres passant du porno homo au porno hétéro, des sitcoms au cinéma traditionnel. Il est un livre d’histoires. Toujours très en colère contre l’homophobie qu’il a subie dans ses vies, personnelle comme professionnelle, son engagement est absolu. Il raconte les rafles comme la mise au placard, à la manière d’un ami très intime où chaque confidence transporte vers ce temps de la révolution sexuelle. Un beau voyage, entre « paradis perdu » et « septième ciel ».


Légende des photos

Un couteau dans le cœur, film de Yann Gonzales, avec Vanessa Paradis et Nicolas Maury, sortie le 27 juin 2018
Mondo Homo un documentaire d’Hervé Joseph Lebrun
L’escalier de La Marotte dans « Aimer et vivre libre » (Stéphane Guissardo, 1981)