« Melle Carter expliquait la notion d’excentricité en algèbre depuis maintenant presque vingt minutes. Sally leva la tête d’un air dégoûté, l’aiguille de la salle de classe avançait à la vitesse d’un escargot, encore vingt-cinq minutes, et ensuite la liberté » Au commencement du monde in Mademoiselle Belle, Truman Capote.

Il est des ouvrages dont l’existence même constitue en soi déjà un récit, le petit livre réunissant quatorze nouvelles de Truman Streckfus Persons, celui qui ne signe pas encore Truman Capote, fait partie de ceux-là. Cet ensemble de textes inédit a été retrouvé dans les archives de la New-York Public Library en 2013, et publié en 2015 sous le titre de The Early Stories of Truman Capote, elles ont été écrites lorsque l’auteur n’avait qu’entre 15 et 19 ans, et sont comme le témoignage de la précocité de son talent, comme les prémices d’une œuvre à la sagacité et à la férocité cynique de celui qui fut un personnage emblématique de la littérature américaine et incontournable dans la haute société new-yorkaise des années 50. Il y a dans l’écriture de Truman Capote quelque chose qui souvent flirte avec le précieux, assurément élégant, mais qui jamais ne souffre de fioritures inutiles. Dans une société éprise de conventions, l’œuvre et la personnalité disruptive de Truman Capote feront figure d’exception, il est homosexuel et ne s’en cache pas, fantasque, il aime se mettre en scène, il apparaîtra plusieurs fois au cinéma et à la télévision, maniant l’autodérision, des clichés de lui sa vie durant seront réalisés par de nombreux artistes (Irving Penn, Henri Cartier-Bresson, Cecil Beaton, Carl Van Vechten, Andy Warhol, Robert Mapplethorpe…) ses bons mots et sa conversation mordante feront le délice des soirées de la bonne société. Si son œuvre littéraire, particulièrement ses nouvelles, est évidemment reconnue, ce qui lui conférera une plus grande célébrité encore, c’est l’interprétation d’Audrey Hepburn dans le rôle de Holly Golightly (un personnage bien plus trouble qu’il n’y paraît) dans le film de Blake Edwards, Breakfast at Tiffany, sorti en 1961 et réalisé d’après la nouvelle éponyme de Capote. Dans ces œuvres de jeunesse, ces quatorze nouvelles que publie Grasset aujourd’hui, on retrouve déjà, ces personnages ciselés par l’auteur, des gens ordinaires à la psychologie complexe, en proie au doute, et qui rêvent de grands destins, de grandes histoires, ainsi on s’imagine bien la solitude de Mademoiselle Belle, les espoirs de Lucy la chanteuse de blues, ou encore les divagations de Sally rejoindre les aspirations à une vie meilleure de Sylvia, la sténo de Monsieur Maléfique, ou les rêves d’amour et de diamants de Holly Golightly, et autres personnages de papier de l’œuvre de Truman Capote qui ne naitront que quelques années plus tard…

crédits photos :

  • Truman Capote, New Orleans, Henri Cartie-Bresson, impression argentique, 1947, MoMA New-York © 2018 Henri Cartier-Bresson/Magnum Photos, courtesy Fondation Henri Cartier-Bresson, Paris
  • Truman Capote, New-York, Irving Penn, impression argentique, 5 Mars 1948, MET New-York © The Irving Penn Foundation

Mademoiselle Belle