1989. L’Europe telle qu’on la connaît depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale vit ses dernières heures. Une Europe séparée en deux, observée de près par deux grandes puissances qui semblent encore se partager le monde. Depuis 1945, l’Allemagne est divisée en deux pays ennemis. Et deux Berlin vivent depuis l’été 1961 séparés par un mur, LE mur, symbole de la Guerre Froide et du système né de l’après-guerre. Personne n’y aurait cru quelques mois plus tôt, mais ce système est en train de vivre ses dernières heures. Le jeudi 9 novembre 1989, le monde assiste ébahi à la chute du Mur. Un événement considérable pour tous les allemands bien sûr. Mais comment l’ont vécu les homos des deux côtés de la frontière ?

Dès les premières heures, et durant tout le week-end qui suit, les berlinois vont à la rencontre de leurs futurs compatriotes et deux mondes totalement différents l’un de l’autre font connaissance. Les allemands de l’est, surtout, profitent d’un taux de conversion exceptionnel de 1 mark de l’est contre 1 mark de l’ouest (dès les jours qui suivent, le réalisme économique reprendra ses droits, et la moindre boisson dans un bar de l’ouest coûtera à un allemand de l’est l’équivalent de 500 francs) pour découvrir les plaisirs de la consommation occidentale. Les hétéros vont en famille visiter les sex-shops. Et les gais se ruent tout naturellement dans les bars, discothèques et autres lieux homos de Berlin-Ouest. Car, même séparée du reste de la République Fédérale, la ville est restée la capitale gaie du pays. Une capitale ouverte, vivant toute la nuit. Aussi, le Gay Center est littéralement pris d’assaut durant tout le week-end. Il faut patienter au minimum une demi-heure pour pouvoir accéder aux locaux !

La RDA et Berlin-Est ne sont pas pour autant particulièrement hostiles aux gais. Avant la chute du Mur, l’Allemagne de l’Est compte pas moins de 28 organisations homosexuelles, dont certaines reçoivent même des subventions de l’Etat communiste. A l’ombre de la porte de Brandebourg, les gais de l’est peuvent se retrouver dans quelques cafés gay-friendly, danser dans deux discothèques (Buschalle et Jagenheim), draguer la journée dans un sauna ou le soir dans les jardins, notamment au Friedrichstein ou au Märchenbrunen. Pour autant, ils sont fascinés par les lumières de l’ouest, et rêvent de pouvoir s’offrir des Doc Martens, un bombers ou une montre Swatch… Si l’Eglise protestante se montre très tolérante, si les médias prennent régulièrement fait et cause pour les homos (ainsi l’hebdomadaire féminin Für Dich, tiré à 900.000 exemplaires, explique-t-il à l’occasion à ses lectrices que « toute remarque désobligeante envers une personne homosexuelle est malvenue et contraire à la conception marxiste-léniniste de la personne humaine »), le manque de liberté et le système politique autoritaire restent très pesants pour les homos est-allemands, comme pour le reste de la population…

Très vite après l’euphorie des premiers jours, les visites s’inversent. Les allemands de l’est n’ont bientôt plus les moyens requis par la société de consommation. Les berlinois de l’ouest, au contraire, viennent profiter de l’est, les poches pleines de Deutsche Mark, paradant et vainqueurs, ostentatoires et dominateurs. Ils viennent consommer à bas prix, et « séduire » des garçons prêts à se vendre au plus offrant. Quelques vrais échanges ont heureusement lieu, mais restent réservés à la sphère privée…

Surtout, les gais est-allemands vont vite se rendre compte qu’au-delà des biens matériels, ils sont en avance sur l’ouest pour tout ce qui relève du droit. Car la RDA, au contraire de la RFA, a retiré dès 1968 de son code pénal le fameux paragraphe 175, instauré en 1871, et qui a permis à l’Etat nazi de persécuter et assassiner des milliers d’homosexuels. Un article qui interdit encore à tout gai de plus de 18 ans d’avoir des relations sexuelles avec un mineur de même sexe. Que va-t-il advenir avec la réunification qui s’annonce ? Les autorités penchent en effet pour appliquer la législation ouest-allemande à l’ensemble de la nouvelle Allemagne ! Les gais vont-ils tous vivre sous le joug du paragraphe scélérat, de la même manière que les femmes de l’est perdront la liberté d’avorter ?

Les débats sont vifs durant l’été 1990. Les Länder conservateurs de l’ouest, la Bavière en particulier, refusent absolument la suppression du paragraphe 175. Les Länder plus libéraux ne parviennent pas à se mettre d’accord. Berlin souhaite une majorité sexuelle à 16 ans, pour les homos comme pour les hétéros ; Hambourg veut même supprimer le paragraphe sans aucune contrepartie, ce qui abaisserait l’âge de la majorité sexuelle à 14 ans pour tous… Le 27 octobre 1990, une grande manifestation est organisée par les homos, d’Alexander Platz jusqu’à Berlin Ouest, soutenue par les Verts et le SPD. Le soir, une grande fête est organisée ; Jimmy Somerville en est la vedette. Quelques jours plus tard, des députés déposent un amendement destiné à empêcher le prochain Bundestag d’adopter l’extension du paragraphe 175 à toute l’Allemagne. Sur la lancée, l’organisation homosexuelle est-allemande Courage dépose auprès du Parlement de Berlin un projet de loi en vue l’obtenir un partenariat gai !

Las. La réunification de l’Allemagne, le 3 octobre 1990, alignera bien l’ex-RDA sur le système ouest-allemand ! Les gais devront encore attendre près de 4 ans (mars 1994) pour que le paragraphe 175 disparaisse définitivement de leur code pénal (il aura donné lieu à plus de 250 condamnations depuis la réunification !). Près de 25 ans plus tard, Berlin est devenue un des spots gais majeurs en Europe. Mais les homos allemands attendent toujours d’avoir le droit de se marier, même s’ils bénéficient depuis 2001 d’un partenariat réservé aux gais et aux lesbiennes…

Sources : Gai Pied Hebdo n°387 (28 septembre 1989), n° 394 (16 novembre 1989), n°402 (12 janvier 1990), n°436 (27 septembre 1990)…