« TRANSparente » est un ouvrage pour la jeunesse mais que beaucoup d’adultes feraient bien de lire ! Secrets de famille, non-dits : la « différence » tisse sourdement ses silences intergénérationnels synonymes de rejet. Éveilleur d’émotions tues, Érik Poulet-Reney prête voix (et voie) à un « cœur de femme dans un corps d’homme ».

Miss DayLire, geek du livre et de la vidéo

Lina-Jane a dix-sept ans. Elle est depuis peu une booktubeuse, fière de ses « déjà » deux cents abonnés et qui espère un jour « fidéliser deux cent soixante mille addicts », à l’image de la « fameuse chaîne de cette comique américaine déjantée ».
Avec son look travaillé et partiellement emprunté à « la papesse Nothomb » (« chapeau XL », « mitaines de dentelle noire », « longues nattes brunes », « rouge à lèvres vermillon »), Lina-Jane – « Lina DayLire » pour YouTube –, dont la mère enseigne le yoga, est une dévoreuse de livres. Une jeune fille d’aujourd’hui, dont l’entourage familial est somme toute relativement équilibré. Il y a bien quelques tiraillements, notamment avec son vétérinaire de père, qui a « choisi de soigner les animaux plutôt que les humains » et « a toujours eu peur d’élever une fille », car « avec un garçon ce serait plus dans ses cordes », imagine-t-il.
Également, Lina-Jane ne suscite guère l’engouement de ses camarades de lycée, car sa passion pour les livres fait plutôt fuir – sauf le fidèle Elouen, qui a « volé tout le bleu de ses yeux au ciel du Sud », et qui les « ouvre grands » dès qu’elle « sort de son sac le texte qu’elle a dévoré toute la nuit pour lui en citer les meilleurs passages ».
Mais dans l’ensemble, le temps aurait pu continuer de s’écouler ainsi, avec les remous ou les nœuds habituels du fil de la vie.

Jusqu’au jour où…

Dans le « bric-à-brac surréaliste » du grenier de la maison, Lina-Jane découvre « une quinzaine de petits colis postaux protégés dans du papier kraft, à peine ouverts ».
L’adresse de l’expéditeur n’est pas indiquée, mais pour chaque envoi, un carton mentionne : « Ton grand-père ne t’oubliera jamais » ou « Ton grand-père qui pense chaque jour à toi », etc.
À partir de cette découverte, tout bascule. Le récit, combinant plusieurs histoires en une, nous permet de faire parallèlement la connaissance d’une dame qui vient de « fêter ses soixante-douze ans », nommée Lucia, dont l’écrivain préféré est Stefan Zweig (mais qui aime aussi beaucoup Colette).
Lucia habite tout près de chez Lina-Jane, et nous apprenons secrètement qu’elle l’a aimée « à distance », la regardant vivre, elle et ses parents, depuis sa fenêtre.

Qui est donc cette mystérieuse Lucia ?

Photo d’Erik Poulet-Reney

Elle fut, sous l’égide d’une « étoile des nuits parisiennes », une grande artiste de music-hall, surnommée « Papillon » : « C’était joli, “Papillon ”. La chrysalide rompue, l’envol vers l’inconnu. »
Luca est devenu Lucia, grâce à une opération (« le fameux grand saut ») effectuée à Casablanca, et à de « nouveaux papiers d’identité » obtenus en ce temps-là par le biais de « relations parisiennes ».
Le lecteur comprend assez vite que Lucia est bien la personne qui chaque année envoyait un cadeau à sa petite-fille pour son anniversaire.
Mais pour quelles raisons ces cadeaux sont-ils restés cachés dans le grenier ? Et pourquoi a-t-on dit à Lina-Jane que son grand-père paternel était mort ?
Lisez « Transparente », d’Érik Poulet-Reney, et le voile vous sera levé sur ce secret de famille qui a pour cœur la transidentité – ici grand-parentale.
Au-delà de la résolution de l’énigme, c’est la question même de l’être – verbe et nom – qui est ici subtilement et généreusement posée.

Érik Poulet-Reney, vous avez écrit et publié de nombreux ouvrages pour la jeunesse. Pouvez-vous nous expliquer comment vous sélectionnez les sujets de vos livres, et selon quels critères, s’agissant d’un « jeune public » ?

J’ai commencé à écrire vers l’âge de 15 ans au lycée. L’écriture s’est imposée naturellement à moi d’emblée comme un sixième sens. Elle fut mon alliée pour combler une grande solitude, l’absence des autres autour de moi. Ma différence d’esprit et de sensibilité m’inscrivait déjà en rouge dans la marge. J’ai su alors que l’écriture serait mon bâton de pèlerin, surtout un outil précieux de référence pour (la), (les) différences à pointer au stylo et pour partager avec celles et ceux laissés pour compte sur la berge, qui pourraient se retrouver dans mes textes et ensuite mieux s’accepter. La littérature jeunesse, celle pour les ados et jeunes adultes, me permet cette passerelle entre mon adolescence blessée et celle des collégiens et lycéens d’aujourd’hui en quête d’une identité. De leur droit, parfois, à la différence à vivre au quotidien. Quand je choisis un de ces thèmes marginaux ou entendus comme tels, j’écris d’abord pour guider à ma manière ces jeunes vers l’espérance et aussi pour tenter d’abattre des portes encore blindées.

Dans vos « Remerciements », vous dites vous être « très partiellement inspiré » de Marie-Pierre Pruvot. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette source d’inspiration et sa raison d’être ?

Un jour j’ai vu un reportage à la télé sur Marie-Pierre Pruvot, dite Bambi, ex artiste de music-hall. J’ai été subjugué, séduit par le charme conservé de son visage et la voix douce de cette octogénaire très digne. Quand j’ai voulu écrire « Transparente » et traiter de la transsexualité chez les seniors, immédiatement son visage m’a inspiré le personnage de Lucia. Au fil de l’écriture, Lucia, c’était elle ! Très partiellement j’ai abordé le music-hall et l’enseignement qui ont jalonné l’itinéraire de sa vie, en revanche pour tout le reste, tout est fiction et sans aucun lien direct avec Bambi. Coccinelle, Bambi, et plus tard Marie-France, ont été des icônes incontournables de charme et de talent, chacune dans leur domaine artistique et qui honore encore à ce jour leur choix d’identité. Plus jeune, j’étais fasciné par cette possibilité de pouvoir contrarier Dieu et les codes, en choisissant soi-même son changement de sexe. C’était pour moi pleinement surréaliste, une œuvre de science-fiction ! Je demeure encore admiratif et scotché face à une telle motivation, à cet aboutissement essentiel chez certains pour respirer en harmonie dans son corps et son esprit.

Photo d’Erik Poulet-Reney

Pourquoi avoir choisi la thématique de la transsexualité grand-parentale ? Cela correspondait-il à des faits que vous aviez pu observer autour de vous ?

Au départ j’avais le désir profond de travailler autour d’un personnage transsexuel. D’abord pour la psychologie, et ensuite pour inscrire mon travail en continu dans une réalité qui fasse avancer les mentalités encore trop timides ou surtout mal fondées et nourries par la méconnaissance du sujet. Nombre de romans sur ce thème, pour ados, traduits souvent de l’américain chez des éditeurs français, commencent à fleurir sur le marché de la littérature jeunesse. Systématiquement ou presque, il s’agit de personnages d’adolescents en transition. Avoir un grand-père ou une grand-mère trans, il fallait oser l’imposer dans un roman de ce type, en décalage avec les publications actuelles de mangas, heroic fantasy ou séries « girly » si prisés en bibliothèque par les jeunes lecteurs. J’ai toujours aimé l’avant-garde en littérature. À l’époque où personne ne l’avait encore fait, j’avais écrit Les roses de cendre, le premier roman pour les ados sur la déportation des homosexuels pendant la guerre (les Triangles roses), aux éditions Syros. Ensuite d’autres m’ont suivi… J’en profite pour remercier encore l’audace de mon éditrice d’alors, Françoise Mateu, récemment décédée.

Photo d’Erik Poulet-Reney

Votre héroïne, Lina-Jane, est une jeune fille d’aujourd’hui, « booktubeuse dynamique sur sa chaîne DayLire ». Selon vous, est-il plus aisé de vivre la transsexualité en 2018 qu’au temps de Luca devenu Lucia, et qui a 72 ans ?

Lina-Jane est une lycéenne bien d’aujourd’hui, inspirée par une booktubeuse de mes connaissances. On n’est plus au 19ème, ni même au 20ème siècle, il faut être crédible auprès du jeune public en évolution constante, sans parler des modes de langage. Vivre sa sexualité, sa bisexualité, son homosexualité, sa transsexualité aujourd’hui en 2018 ? À l’époque de l’écrivain Colette, la célèbre Missy (Mathilde de Morny), sa maîtresse, vivait comme un homme, vêtue comme tel, et avait été opérée des seins et du reste pour effacer en elle toute forme de féminité. Elle était déjà considérée naturellement comme un homme dans les milieux littéraires parisiens. Ensuite, les vedettes de music-hall, déjà citées plus haut, s’affichaient dans la presse avec élégance et dans le paysage artistique. En 2018, les médias œuvrent progressivement mais sûrement pour vulgariser l’information sur l’existence des êtres nés dans un corps incompatible avec leur nature profonde. Le cinéma, la littérature, la télévision, permettent à la société d’appréhender davantage ce thème d’un point de vue plus scientifique pour écarter toute forme de tabou. L’expérience récente et notoire de Caitlyn Jenner aux États-Unis en témoigne, et aussi dernièrement l’invitation sur les plateaux télé de Galia pour promouvoir son autobiographie. Mais bien sûr et malheureusement, rien n’est encore acquis !

Pensez-vous que votre ouvrage « Transparente » puisse aider à libérer une parole, peut-être encore trop souvent bâillonnée dans les familles, à propos des identités sexuelles en général ?

« Transparente » n’est qu’un modeste grain de sable. C’est une fiction sans prétention dont l’art est de pouvoir justement mettre en scène un personnage trans tout en le mêlant à un quotidien d’une ville de province, afin que sa « différence » n’en soit plus une ! Arriver à banaliser l’identité pour approcher l’universalité et le droit de respirer, qui que l’on soit et où que l’on soit, est une prouesse. Et si par un heureux hasard, ne serait-ce qu’une seule fois dans une famille, cette histoire pouvait « libérer la parole », et que par la magie de la littérature, l’on parvienne à déverrouiller les principes, désamorcer un conflit ou refouler une incompréhension, aider à apprivoiser la tolérance, car il n’est jamais trop tard, alors je saurais pourquoi j’écris !

Propos recueillis par Martine Roffinella.

Photo de Une : © Jérémie Fulleringer


Transparente, Érik Poulet-Reney, Oskar éditeur, 12,95 euros.