Entretiens

Echange entre deux personnes L, G, B, T ou ++ sur un sujet d’un commun intérêt…

Tazzio Paris : esquisse d’un photographe en mutation

Hugues DEMEUSY : Bonjour Tazzio, comment es-tu venu à la photo ? Tazzio Paris : Par le biais du dessin, à travers mon goût pour les visages. J'ai commencé à utiliser une caméra pour étudier les expressions et la mobilité des traits. Je voulais réaliser une série d'animation dont j'avais écrit le scénario et m'inspirer de vrais visages. Le projet n'a pas abouti et je suis passé à la photo, moins onéreuse à produire qu'un film. Les garçons et les filles dont tu captes la présence ont-ils quelque chose à part ? C'est leur capacité à provoquer chez moi le désir de vivre un moment de partage, hors du temps... qui me fascine. Pour le temps d'un shooting. Certains modèles sont créatifs, c'est stimulant. J'aime bien improviser et expérimenter. Parfois avec des matières, de la couleur ou des accessoires. Les raisons qui poussent les modèles à poser sont très diverses, aussi, je prends le temps d'échanger, ça conditionne la façon dont se déroule la prise de vue. Il arrive que la...

Le roman choral de Félicie Dubois

Que sont nos campagnes devenues - est-il possible à deux femmes en couple, issues de la grande ville, de s’y transplanter ? La greffe entre « rurbains » (avides de qualité de vie) et locaux (dont « le passé survit encore au présent ») a-t-elle pris, à l’ère de la mondialisation et de l’addiction à Internet ? Bienvenue à Sainte-Barbe, « entre mer, marais et bocages », où se déroulent Les Joies simples que Félicie Dubois nous invite à partager. Un quotidien campagnard, parfois extrait ou tombé d’une autre réalité (planète ?), qui vient ici nous rappeler avec quelle brutalité la logique des puissants s’exerce sur les jugés  « rétrogrades ». C’est le roman « incarné et souriant » de la ruralité intime que Félicie nous offre, avec toute la pudeur à la fois tendre et distanciée, mais jamais angélique, du style inimitable qui est le sien, ciselé au quart de millimètre de mot près, visant juste à tous coups. « Au début du troisième millénaire après Jésus-Christ, le monde a considérablement rétréci » C’est le constat que dresse la narratrice. Densité humaine,...

Transidentités : tout ce que vous avez toujours voulu savoir

Hugues Demeusy : Tout d'abord, quelles distinctions doit-on faire entre transsexualité, transsexualisme et transidentité ? Arnaud Alessandrin : Il est vrai que nous partons souvent de l’hypothèse que ce vocabulaire est acquis pour toutes et tous. Débuter par des définitions n’est donc pas absurde. Le « transsexualisme » (que j’écris et prononce avec des guillemets) renvoie à une construction médicale et psychiatrique qui vise à "pathologiser" les identités trans, au "triage" des demandes jugées comme acceptables ou non-acceptables du point de vue des normes de genre et de sexualité en vigueur. Le « transsexualisme » est donc un terme qui "pathologise", j'insiste, et qui en plus fait souffrir les individus concernés, car elle pousse des identités et des vies à la marge de toute reconnaissance. Le terme « transidentitaire » est quant à lui plus englobant. Ce terme parapluie inclut toutes les personnes en transition, peu importe le type de transition choisie, vécue ou expérimentée. Comme toujours avec le langage, il y a les catégories d’analyse et les catégories d’expérience. Dans...

Les vacances du petit Renard, interview d’Arthur Cahn

C’est un ouvrage singulier, même s’il est difficile de mettre précisément le doigt sur ce qui le place à part, qu’a publié en ce début d’année, le réalisateur, acteur et donc désormais auteur, Arthur Cahn. C’est un court texte, comme un concentré, cette histoire, celle qui prétexte un récit de vacances, mais qui est aussi celle d’une rencontre, celle d’un amour contrarié, d’une machination, de regrets, d’énergie et d’oisiveté, de sexe et de retenue, du passage d'un âge à un autre… Quelques impressions de lecture,  croisées aux remarques et réflexions de l'auteur, qui a bien voulu prendre le temps de répondre à ces questions, qu'il en soit ici remercié. - « Les vacances du petit Renard », et d’abord ce titre, qui sonne comme une fable, comme le titre d’un récit pour enfants, et qui cache, un texte, bien évidemment, assez éloigné de ces évocations d’âges tendres, puisque d’innocence ou de naïveté, il n’en est plus question. Le personnage principal, même s’il se trouve lui à la...

En Australie, Jacqui Tomlins se bat pour le mariage homosexuel et les familles homoparentales

Lien direct vers la vidéo Jacqui se définit elle même dans son blog comme "écrivain, conférencière, éducateur et défenseur avec plus de 25 ans d'expérience sur les sujets LGBTIQ (lesbiennes, gays, bisexuels, transgenres, intersexes et queer)". J'ai contacté Jacqui il y a un an pour lui faire part de notre projet et lui demander si elle accepterait d'être interviewée. Elle m'a répondu et était très enthousiaste au sujet de notre projet. Non seulement Jacqui a accepté d'être interviewée, mais elle nous a invités à dormir chez elle et à partager le quotidien de sa famille pendant une journée et demie. 61,6% des Australiens ont voté oui au sondage pour le mariage pour les personnes de meme sexe Nous avons rencontré Jacqui et sa famille à la fin du mois de novembre. C'était une période particulière pour les familles homoparentales en Australie. Les résultats du sondage postal ont révélé que 61,6% de la population étaient en faveur du mariage homosexuel et la communauté LGBT attendait le début des débats au...

Coby : journal filmé d’une métamorphose

À l’origine de ce film, il y a l’histoire de votre demi-frère, de sa transition, de ses opérations. Et pourtant le film déjoue tous les pièges redoutés du documentaire… Le documentaire n’est pas mon genre de prédilection. J’en produis mais, en tant que réalisateur, j’ai besoin de passer par la fiction qui est pour moi une métaphore du réel et une digestion de la réalité. C’est une manière de regarder en arrière. Quand Coby, mon demi-frère, a amorcé sa transition en 2010, il m’a demandé de faire un film sur cette période de sa vie. À l’époque il avait déjà posté ses vidéos sur Youtube et je savais qu’il y aurait cette matière première et pourtant, j'’hésitais. Je ne savais vraiment pas quoi faire de tout cela. Je redoutais ce cinéma du réel qui consistait à suivre quelqu’un, à filmer toutes ces étapes plus ou moins dramatiques. Donc j’ai décliné la proposition. et puis cinq ans plus tard, après avoir suivi de loin son évolution...

C’est moi, c’est d’elle : Marion Guillot

C’est Marie, ma libraire préférée (de chez Charlemagne, à Hyères, dans le Var), qui a attiré mon attention sur C’est moi, surprenant, drôlissime et très astucieux roman d’une auteure que je ne connaissais pas : Marion Guillot. Les oiseaux de mauvais augure annonçant depuis quelques lustres la mort du roman en tant que genre peuvent revoir leur sinistre prédiction ! Ici nous avons du neuf, du frais, du délicieusement cruel – tout pour être extrait de ce monde-ci et plongé dans ce monde-là, empruntant ce qu’il faut au réel pour le sublimer et le récréer sous la bannière fiction, dont on sait la réussite lorsqu’elle touche à l’universel. « Charlin est mort hier. » Le lecteur est informé que « dans le fond », Charles-Valentin, dit Charlin, « devait être quelqu’un de sympathique ». Tout de suite la puce nous est mise à l’oreille, d’autant que pour les obsèques de ce Charlin, il n’y aura « pas de messe ni d’encens, pas de prêtre en chasuble mauve ». On a beau nous expliquer que ça n’a...

Décryptage réussi d’une légende du cinéma américain

Hugues Demeusy : Tu nous présentes aujourd'hui un essai sur la grande légende américaine Montgomery Clift, tu précises que ce n'est pas une biographie ? Sébastien Monod : En effet, ce n’en est pas une. Montgomery Clift – L’enfer du décor est un travail d’analyse des choix de carrière de l’acteur, complétée de l’étude des films eux-mêmes. Et je démontre tout au long de mon livre que ces choix ne sont ni innocents ni anodins ; ils sont, certes, réfléchis, car celui qu’on appelle communément Monty était un perfectionniste, mais ils procèdent surtout d’un facteur tout à fait subjectif, inéluctable : lui. Lui en tant qu’homme. Et c’est pourquoi mon travail est néanmoins proche de la biographie, car je m’appuie sur de nombreux éléments privés pour montrer combien sa vie d’homme – et précisément son homosexualité – a influé sur sa carrière. Ce n’est pas par hasard qu’il a choisi des rôles de personnes rejetées ou rebelles, pas un hasard si une grande partie de ces rôles...

Brahim Metiba, au cœur de la différence

Les mots de Brahim Metiba tintent comme un désespoir de cristal. On passe le doigt dessus et ça sonne juste, c’est pur, chaque phrase fait mouche, offerte là sans fioritures. Subtilement évidente sans être simple pourtant. Car c’est l’inextricable équation de la – ou plutôt des différences qui est posée ici, avec son cortège douloureux de non-réponses synonymes d’exclusion. Récit d’une solitude de sang aux résonances plurielles. « Nous », « eux », « les autres » Brahim Metiba – ou du moins son « double », comme il nous le précise dans l’entretien ci-dessous, s’agissant d’un récit « auto-fictionnel » – a « du mal » avec le « nous » lorsque ce dernier fait référence aux musulmans. « C’est pourtant simple », explique la mère, « il y a “nous”, puis il y a “eux”, les autres, les non-musulmans, les juifs par exemple ». L’assertion est monolithique, surgie d’une vérité elle-même inébranlable. Le « je » qui s’exprime cherche tout de même une faille...