Récits

Faire rêver les lecteurs en leur racontant des histoires…

Mojito

  À Corbeau   ____   Cheveux courts, l’air androgyne, elle capture mon regard aussitôt que j’entre dans le bar. Elle s’assoit toute seule, dans un coin, avec un verre de mojito dans la main. Ses yeux brillent d’un vert frais, comme les feuilles de menthe. La flamme tremblante de la bougie projette une lumière tamisée sur son visage. Elle a l’air d’attendre quelqu’un, ou quelque chose. Toutes les autres filles se fondent dans le décor.     Je vais vers elle. On commence à papoter. Elle raconte ses relations avec des hommes et des femmes. Elle est actuellement en couple avec un homme bisexuel, qui a de temps en temps envie d’être pris par une femme en gode-ceinture. Ce jeu d’inversion de rôles lui plaît. « Mais, » ajoute-t-elle, « ça n’a rien à voir avec le plaisir entre femmes … une femme, c’est un corps de douceur absolue. Le corps d’une femme, c’est un corps plein de collines et de vallées. Tu caresses le corps d’une femme comme tu caresses du regard un paysage...

Le monde selon Jean. Entre chien et loup – Episode 7

Le choix de Yann Yann surgit des cuisines avec plusieurs plats en équilibre sur ses bras, comme un vrai pro. Il se dirige prestement vars la tablée à qui ces mets dressés avec le plus grand soin par le cuisinier sont destinés. Un sourire forcé sur les lèvres, il dépose les assiettes devant les convives bruyants qui accueillent ces plats avec des commentaires épicés. Ils  sont une dizaine, garçons et filles, jeunes et cools, avec cette innocence naturelle exaspérante de ceux qui sont beaux mais ne le font pas exprès. Ils s'interpellent dans un anglais approximatif et coloré d'accents divers. Qui sont ils ? Des gens de la mode, certainement, pense Yann avec effroi. Pourtant, ll doit faire bonne figure devant ce catalogue vivant pour une marque de sportwear américaine. Il a envie de hurler. Il sourit tel un automate, et distille quelques bribes de son vocabulaire anglais très limité. Il s'attire les sourires et l'attention des filles qui lui font les yeux doux, renforçant sa gêne. Il fait...
motos

Silence, je revis

Apercevant Julian dans la cour, Mathieu court vers lui : « Attends ! Demain c’est mon jour de repos, je pourrais te faire visiter notre petite ville si ça te dit ? » « Avec plaisir ! Mais tu as peut-être mieux à faire que jouer les guides. » « Si je te le propose c’est que j’en ai envie. Alors tu acceptes ? … Parfait ! Je viens te chercher demain matin chez toi vers dix heures. » Voyage en moto pour une vraie partie de campagne. Ciel bleu, temps radieux et paysages verdoyants. Tout pour contribuer à une visite guidée des plus réussies. Mathieu montre au nouveau venu tout ce qu’il y a de plus beau à voir dans la région, à sa connaissance. Et plus particulièrement un endroit « secret » où il vient parfois se ressourcer afin d’évacuer un trop plein de stress. Il s’agit d’une petite crique au bord de la rivière, assez retirée de la ville. En tout cas suffisamment pour se...

La rencontre

Un jour d'attente Il y a huit ans déjà que j’ai terminé le lycée. Une profonde solitude m'envahit. Un autre de ces moments horribles qui, de part en part de mon être, me fait découvrir à quel point l'humain est le plus pitoyable des terriens. Mon corps continue d'avancer dans ce chemin de ruelles qui ne sait pas changer de paysage. Toujours gris ; terne et sans vie pour la saison. Nous sommes à Paris au mois d'avril et il est treize heures. Il commence à pleuvoir. L'eau se constitue en de petites flaques éparpillées sur toute la route. En regardant mes chaussures prendre l'eau, j'avance encore. En pleine déréliction, je pense à mon amie. En tout cas c'est comme ça que je la considérais. Le souvenir de notre conversation me revient. Nous sommes en fin d'après-midi, a mon retour des toilettes, je vois Camille conclure un discours. Juste le temps de m’asseoir qu’elle finit. Elle retourne à sa place en me souriant. Ses dents et la forme...
clé

Entre chien et loup : chroniques parisiennes – épisode 4

Game is over ! Oui mais...penser à Olivier me renvoie illico à mes contradictions les plus palpables. J'ai beau jouer au héros à qui on ne la fait plus (moi-même je n'y crois pas !) et avoir rencontré avec Yann un être positif et lumineux, je ne peux m'extraire aussi radicalement de cette pulsion morbide : résister au charme vénéneux d'Olivier, je ne sais pas encore faire... Alors c'est tellement facile pour se donner bonne conscience et foncer dans la gueule du loup de se camoufler derrière ce qui constituerait une trahison si ne je ne l'attendait pas chez lui... Et donc me voilà tel un bon petit soldat devant la porte de l'immeuble d'Olivier,  que j'ouvre discrètement. J'allume la minuterie et le vois immédiatement, affalé devant la porte vitrée. Il s'est effondré ici à bout de force. Sa joue s'est éraflée sur le mur et saigne. Il me supplie du regard de l'aider. Il me demande sur un ton plaintif pourquoi je n'étais pas la. Pris de cours, je mens et...
Anne-Claire Thevenot / Carnets temporels

Fantômes du genre

Ni homme ni femme, ni bien ni mal, ni tendu ni relâché, de quoi est fait ce rien. Etre une anguille c’est être absent, c’est être dissolu et pourtant on les voit, tous ces visages si présents si perdus.     Je me promène en fantôme et pense régulièrement à la fin de ma vie. Je ne la vois pas comme une fin, seulement un moment. C’est un moment imaginé, préparé, il possède son lieu et son heure. Aujourd’hui sur la côte de granit rose, où même le ciel a fini par rosir et où les rochers sont éclairés à l’horizon par les lumières d’un soleil devenu invisible, je pense à cet instant. L’abandon du sexe Etre en seul Sur ce rocher rose Au-dessus du vide, les pieds sur les rochers que des enfants ont appelé des montagnes, je perçois le froid du ressac et la dureté de la chute. Je n’ai aucune envie de mourir ici. L’abandon du visage Le regard ne se pose sur rien Quand le ciel est tout bleu Peut-être qu’une fois chez moi, dans ce...

Un parcours souvent difficile, mais pas que

Arrêter ou continuer son chemin ? Une passade ou le résultat d’un brin ? De folie dirais-tu ? Pourtant je suis bien, un être qui va vers son destin d’amphibien. Parcours souvent très difficile, je suis brave. Sans doute moins facile que nos amis les trav. Sans cesse mis en question, sans cesse détourner, de notre identité, notre souveraineté. D’une personne à une autre discussion on est tous sujet pour notre association, d’échanges pantagruesques mis au Centre. Hey ! Non ! Ça ne se passe pas sous le bas-ventre. Entendre les commérages, ils sont très forts. Je suis vaillant sans faire le moindre effort, il suffit de laisser faire, ou bien une claque pédagogique bien sûr, je n’ai pas le trac. Viens à moi ! Discutons, nous verrons bien. Le temps est au beau fixe, revenons au « brin ». Alors ? j’ai le cul entre deux chaises, debout ? Bon allez ! Les Bi, dans la nature, un tout. Il y en a partout ! Des chèvres aux insectes. Je transpose juste parfois mon bon affect, d’une personne à l’autre, d’un genre vers un autre. Mais t’inquiète, je ne suis pas du tout apôtre. J’ai pourtant une foi, mais...

Pierre Guerot & I, entretien avec Frédéric L’Helgoualch et Pierre Guerot

Ni tout à fait narratif ou exclusivement descriptif, il y a quelque chose de semblable au manifeste, à la déclaration, comme la volonté de témoigner de son attachement, son abandon, décrire le règne sans partage, d’un être, d’un corps, au moins autant aimé, que désiré, adulé. Un récit, comme la trace d’une passion, comme pour graver dans le marbre, ce que l’on ne dit pas (il est à ce sens presque paradoxal, que ce livre ne soit disponible qu’au format numérique…) Où chaque geste, chaque instant du quotidien se vit avec la plus absolue des intensités, presque comme une chance d’être avec lui… L’objet de ces émois, et c’est là que cet objet littéraire se singularise, c’est le photographe, modèle et acteur Pierre Guerot, dont les autoportraits, comme autant de micro-fictions, prennent le relais des mots, mais sont aussi le moteur des divagations de l’auteur Frédéric L’Helgoualch… - On a autant l’impression à la lecture de ce texte, d’un dialogue, que d’une interaction évidente entre...

Des paillettes à la révolution ! Entre chien et loup – épisode 6

Olivier a disparu ! Sa chambre est vide. Ses affaires ont disparu. Thierry est effondré, totalement vidé par la violence de ce qu'il vient de vivre. Les mots se bousculent dans sa bouche. Nous comprenons, Isabelle et moi,  que les parents d'Olivier sont venus tôt le matin pour emmener leur fils, comme des voleurs ! Le mot de kidnapping nous brûle les lèvres, même si bien sûr, ce n'en est pas un. Sans doute, ont-ils fomenté ce retour chez eux avec la Direction de l'Hôpital. Ils ont certainement fait intervenir leurs relations haut-placées et cette sortie a été programmée dans le plus grand secret, tout au moins dans notre dos ! Nous n'avons jamais entendu quoi que ce soit concernant son départ. Pourtant nous étions là, chacun à notre tour. Nous avions confiance dans le personnel soignant. On nous a trompé. Quand nous avons réclamé des explications concernant cette décision, on nous a bien fait comprendre que nous n'avions aucun droit sur Olivier. On ne voulait plus nous voir traîner dans les parages. Cela avait le mérite d'être clair ! En...